24 septembre 2026. Près d'un mois s'est écoulé depuis la signature de Makokou. Les applaudissements retombés, la vraie question refait surface : quand l'argent de ce premier « projet de financement permanent » du continent africain arrivera-t-il réellement dans les marmites des pêcheurs de l'Ogooué ?
Le 29 août, le gouvernement gabonais, The Nature Conservancy (TNC) et Enduring Earth ont signé à Makokou l'accord définitif de « Gabon Infini », promettant de mobiliser jusqu'à 200 millions de dollars (environ 113 milliards de FCFA) sur dix ans pour protéger les écosystèmes terrestres, marins et d'eau douce du Gabon. C'est le premier « projet de financement permanent » (PFP) de TNC sur le continent africain, et la deuxième grande tentative du Gabon pour transformer son capital naturel en instrument financier, après l'échange dette-nature de 500 millions de dollars conclu en 2023.
Mais trois semaines plus tard, la vraie question n'est plus de savoir si l'accord a été signé. Elle est de savoir combien de temps il faudra pour que les premiers effets se fassent sentir.
L'accord est signé, mais d'où vient l'argent ?
Le cadre des 200 millions de dollars est posé, mais le puzzle des financements n'est pas limpide.
D'après les informations croisées, il s'agit d'un montage financier mixte : le Bezos Earth Fund apporte environ 20 millions de dollars en dotation initiale ; le Fonds pour l'Environnement Mondial (GEF) avait déjà, en amont, consacré 25 millions de dollars à un « projet préparatoire » destiné à poser les bases du mécanisme PFP au Gabon et en Namibie ; la Rob Walton Foundation et la Minderoo Foundation figurent également parmi les partenaires.
Mais un détail mérite attention : les 200 millions de dollars constituent un plafond visé, non des fonds déjà levés. Le média congolais Congo Durable le souligne sans détour : « Le montant annoncé est un plafond à atteindre, non des fonds déjà réunis. Cette nuance déterminera l'impact réel de Gabon Infini sur le terrain. »
Qui plus est, la gestion et la répartition de ces fonds reviennent au Fonds de Préservation de la Biodiversité du Gabon (FPBG). Or, le bilan opérationnel de cette institution est précisément ce qui inquiète le plus les observateurs.
Le précédent qui inquiète
Le FPBG n'est pas une page blanche. Son historique démontre à la fois le rôle pionnier du Gabon dans le financement de la conservation, et le gouffre qui peut séparer un accord de sa mise en œuvre.
En août 2023, le Gabon signait avec TNC un accord de 500 millions de dollars sous forme d'obligations bleues, devenant le premier pays africain à émettre ce type d'instrument d'échange dette-nature. Le mécanisme devait convertir une partie des intérêts renégociés en financements pour la conservation marine, avec environ 163 millions de dollars attendus sur dix ans.
Mais entre la signature de l'accord et le premier décaissement substantiel, il aura fallu près de deux ans et demi.
Ce n'est qu'en février 2026 que le FPBG a procédé à sa première allocation majeure : 763 millions de FCFA répartis entre 18 projets. Et avant cela, un « comité de pilotage spécial » s'était réuni dès mars 2025, soit près de vingt mois après la signature, pour enclencher véritablement le processus.
Plus révélateur encore : trois jours avant la signature de Gabon Infini, le 26 août 2026, le FPBG a publié à Libreville un nouveau cadre de suivi et d'évaluation, reconnaissant explicitement le besoin de « mieux démontrer l'impact des ressources mobilisées » et de renforcer la transparence de la gestion.
Autrement dit : une institution qui vient d'admettre ses lacunes en matière de transparence et de mesure d'impact, et dont le premier décaissement ne représente qu'une fraction infime des 113 milliards visés, se voit confier un programme dix fois plus ambitieux. Ce n'est pas un procès d'intention, mais c'est une contrainte de réalité qu'on ne peut pas ignorer.
Le vrai test est au bord de l'Ogooué
À plusieurs centaines de kilomètres de Makokou, dans les zones humides du Bas-Ogooué, Bowie Osontchu, agent de conservation communautaire pour TNC, passe ses journées sur l'eau avec les membres de la coopérative de pêcheurs. Son travail incarne la partie la plus concrète du récit de Gabon Infini : garantir que les communautés participent réellement à la protection.
À Igueliniama, village posé au bord du lac Anengué, (Ogooué- Maritime), le chef François Remeno est lui-même pêcheur. Il voit les choses changer : certaines zones du lac sont désormais interdites à la pêche, des étrangers affluent pour gagner de l'argent sur un poisson vendable, les prises de la saison traditionnelle diminuent, et certains pêchent toute l'année pour compenser ,ce qui perturbe précisément le cycle de reproduction des poissons.
TNC et les organisations locales aident les groupes de pêcheurs à adopter des pratiques plus durables. Les données commencent à montrer que, avec de nouvelles méthodes, la taille et les volumes de poissons remontent. Une pêcheuse que tout le monde appelle « Maman Sylvie » a livré une phrase reprise dans le récit officiel de TNC : « La rivière est vivante. Elle a son propre caractère. Elle est pleine de ressources. Il faut l'écouter. »
Mais ce qui préoccupe Maman Sylvie et le chef Remeno, ce ne sont pas les chiffres de l'accord. C'est de savoir quand arriveront les moyens de subsistance alternatifs promis, écotourisme, foresterie durable, produits artisanaux. La prochaine allocation du FPBG, sera-t-elle encore dans deux ans ?
Barrages, mines et course contre le temps
Pendant que Gabon Infini avance, une autre variable s'accélère : la demande énergétique du pays.
L'électricité gabonaise est instable, les coupures sont quotidiennes. L'État pousse le développement hydroélectrique. En juillet 2026, le gouvernement gabonais et EDF ont signé un accord d'engagement mutuel pour faire avancer le projet de barrage de Boué, 400 MW, sur l'Ogooué, fixant au 31 octobre 2026 la date limite pour la signature du contrat de développement complet.
C'est précisément le risque que TNC ne cesse de pointer dans son plaidoyer pour l'eau douce. L'Ogooué est l'un des derniers grands fleuves libres d'Afrique. Ses eaux noires chargées de tanins ont façonné des adaptations évolutives uniques, Ddont ces poissons qui communiquent et chassent par signaux électriques. Un barrage peut couper les impulsions naturelles qui déclenchent les cycles de vie aquatiques, priver le fleuve de ses sédiments, noyer des espèces rares qui n'évoluent que sur un tronçon de rivière.
Une étude récente menée par TNC avec le gouvernement gabonais et la Société financière internationale montre que, dans les zones écologiquement peu sensibles, le solaire et l'hydroélectricité à faible risque pourraient couvrir plusieurs fois les besoins actuels du Gabon, évitant potentiellement de grands barrages sur l'Ogooué et l'Ivindo. Mais ces résultats doivent être confirmés par des études d'ingénierie de terrain. Et le temps presse.
Parallèlement, l'orpaillage artisanal dans les affluents de l'Ogooué dégrade les ressources en eau en aval. L'exploitation du manganèse, matière première clé des batteries électriques, pourrait accroître la demande énergétique et renforcer l'appel à l'hydroélectricité.
Jean Chully Manfoumbi, directeur de la conservation des eaux douces chez TNC Gabon, pose une question tranchante : « Si la nouvelle trajectoire de ce pays est d'assurer son développement, comment garantir que le Gabon maintienne un standard de "pays de conservation" ? »
Une question à laquelle il faudra répondre
Il y a trois semaines, le vice-président Hermann Immongault déclarait à Makokou : « Notre vision est claire : dépasser la simple exploitation des ressources, placer les populations et les communautés au cœur du développement. »
Jennifer Morris, directrice générale de TNC, estimait que le Gabon « se distingue » dans la mise en œuvre du Cadre mondial pour la biodiversité, étant l'un des premiers pays à s'engager à protéger 30 % de ses terres, de ses océans et de ses écosystèmes d'eau douce.
Tout cela est vrai. Le Gabon a des arguments réels : plus de 85 % de couverture forestière, un taux de déforestation inférieur à 0,1 % par an, l'un des derniers grands fleuves libres d'Afrique, et plus de 400 espèces de poissons parmi lesquelles ces « poissons cachés » qui tissent leurs réseaux électriques sous la surface.
Mais l'histoire du financement de la conservation le prouve inlassablement : l'épaisseur d'un accord ne vaut pas la profondeur de sa mise en œuvre. Le propre bilan du FPBG montre que, entre un accord et un premier décaissement, il peut s'écouler deux ans. Or Gabon Infini représente plusieurs fois le volume que le FPBG gérait jusqu'ici.
Maman Sylvie continue de préparer sa soupe de têtes de poisson au bord de l'Ogooué. Elle dit : « Si nous protégeons tous ensemble, nous protégerons cette rivière. »
La question reste entière : quand les 113 milliards de FCFA descendront le cours de l'Ogooué, combien arriveront réellement dans sa marmite. Ce n'est pas une figure de style, mais une question à laquelle devront répondre, au cours des dix prochaines années, les registres de décaissement, les comptes des communautés et les données sur les populations de poissons.