Depuis la fin octobre, transporteurs et commerçants qui ravitaillent Libreville depuis le Cameroun ont suspendu leurs rotations. En cause : des prélèvements jugés arbitraires dans le Woleu-Ntem et les amendes du pont-bascule de Ndjolé. Un surcoût que la Banque mondiale chiffre depuis 2022.
Les camions restent garés. Réunis en collectif, des transporteurs et commerçants qui acheminent vivres et produits agricoles du Cameroun vers la capitale ont suspendu leurs activités, selon plusieurs sources jointes par les Echos de l’éco. Devant la presse le 31 octobre, l'un de leurs représentants a affirmé que le nombre de postes de contrôle entre la frontière nord et Libreville était passé de 12 en 2007 à 49 aujourd'hui. Gendarmerie, police, services des Transports, du Commerce et de la Santé, collectivités locales : la liste des intervenants est longue.
Des prélèvements contestés
Le collectif cite des sommes exigées à l'entrée et à la sortie des localités : 20 000 FCFA à Bitam pour un camion de dix roues, 30 000 FCFA pour un semi-remorque, 15 000 FCFA à Oyem, 10 000 FCFA à Mitzic. Au pont-bascule de Ndjolé, un membre dit avoir écopé de 712 000 FCFA d'amende pour un chargement de bananes ; d'autres sanctions atteindraient 1 à 1,3 million de FCFA. Les routiers contestent la fiabilité des pesées et évoquent des paiements informels pour éviter la balance. Ces accusations restent à vérifier et, à notre connaissance, aucune réponse officielle n'a été rendue publique.
« Nous ne refusons pas les contrôles. Nous demandons simplement qu'ils soient réglementaires et transparents. Sur un même trajet, nous devons nous arrêter à plusieurs postes et payer différentes sommes. À cela s'ajoutent les amendes, parfois très élevées, notamment au pont-bascule de Ndjolé. À la fin, le transport devient difficilement rentable. Certains d'entre nous préfèrent immobiliser leurs camions plutôt que de continuer à travailler à perte », explique Jérémie Nato, un transporteur routier.
Un surcoût documenté
Le diagnostic n'est pas neuf. En décembre 2022, la Banque mondiale estimait que les obstacles au commerce agricole pouvaient représenter jusqu'à 14 % du coût final de nombreux aliments au Gabon. Selon son mémorandum économique de la banque mondiale, un camion pouvait alors être arrêté jusqu'à 44 fois entre la frontière camerounaise et Libreville, pour plus de 15 heures de retard. Près d'un commerçant sur quatre déclarait avoir versé des frais discrétionnaires aux points de contrôle. Sa note de conjoncture de 2025 évoque encore plus de 40 arrêts sur l'axe et quelque 1,98 million de FCFA de frais par voyage.
Pour Herbert Okomie, économiste, enseignant-chercheur, ces contraintes dépassent la seule activité du transport routier. « Les tracasseries routières constituent un coût de transaction supplémentaire qui pénalise toute la chaîne de valeur. Dans le cas des produits alimentaires, ces charges réduisent les marges des transporteurs et des commerçants, tout en alimentant les pressions sur les prix. Le problème est d'autant plus important que le Gabon reste dépendant des approvisionnements extérieurs. La multiplication des contrôles, lorsqu'elle n'est pas accompagnée d'une meilleure coordination administrative, peut finalement produire l'effet inverse de celui recherché : renchérir les produits et pénaliser le consommateur », analyse-t-il.
Du pont-bascule à l'assiette
Le mécanisme est connu : chaque arrêt allonge le trajet, immobilise le camion et expose les denrées périssables à l'avarie. Ces frais entrent dans le prix de revient, puis se répercutent sur le grossiste et le détaillant. Or le flux est surtout alimentaire : selon l'Institut national de la statistique du Cameroun, les exportations informelles vers le Gabon ont atteint 3,3 milliards de FCFA en 2024, portées par la banane plantain, le manioc, l'arachide et l'oignon.
Au marché de Mont-Bouët, principal centre commercial de Libreville, les commerçants redoutent les conséquences de cette immobilisation sur leurs activités. « Quand les camions ne viennent pas, nous avons des difficultés à renouveler nos stocks. Les produits comme la banane plantain, le manioc et les autres vivres arrivent principalement par cet axe. Si les transporteurs dépensent davantage sur la route, ils finissent par augmenter leurs prix. Et nous sommes obligées de répercuter une partie de ces coûts sur les clients », témoigne une commerçante interrogée par Gabon24.
Aucune donnée ne permet encore de mesurer l'effet de la suspension sur les prix des marchés de Libreville ; sa durée sera décisive.
Rationaliser les contrôles, numériser les procédures, publier des barèmes uniques : la Banque mondiale le recommandait déjà en 2022. Pour un pays qui veut réduire sa dépendance alimentaire, la fluidité du corridor nord pèse autant sur le pouvoir d'achat que chaque hectare mis en culture.
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