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Nourrir le Gabon : le pari le plus rentable

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Nourrir le Gabon : le pari le plus rentable

Il m'arrive souvent de sourire devant une scène banale. Nous débattons avec passion de souveraineté économique, de diversification, d'industrialisation. Puis nous prenons place à table, où le riz vient d'Asie, le poulet du Brésil, les oignons des Pays-Bas. Certaines tomates ont parcouru plus de kilomètres que beaucoup d'entre nous n'en feront dans toute une vie. Ce sourire n'a rien de moqueur. C'est celui de quelqu'un qui voit, derrière le paradoxe, une opportunité immense.

L'économiste Jeffrey Sachs le rappelle souvent : l'agriculture n'est pas qu'une question de nourriture, c'est un levier de développement. Le Gabon en fait l'expérience depuis longtemps, d'abord par sa dépendance aux importations, puis par une volonté affirmée de reconstruire sa production.

Voici ce que disent les chiffres. 3 518 621 d'habitants. Cinq millions d'hectares de terres arables, selon la FAO. Un climat généreux, des rivières en abondance, une pluviométrie que beaucoup nous envient. Et pourtant, entre 60 à 80 % des produits alimentaires consommés au Gabon sont importés, pour une facture avoisinant un milliard de dollars par an. Ce n'est pas qu'un déséquilibre commercial. C'est la mesure exacte de la richesse que notre économie laisse s'échapper.

Prenez le poulet. Quatre mille tonnes produites localement, contre cinquante-cinq mille importées chaque année, selon les chiffres cités par le vice-président Alexandre Barro Chambrier au Forum avicole de Libreville, en août 2025. Facture : 65 milliards de francs CFA, pour un seul produit. Le gouvernement a annoncé l'interdiction des importations de poulets de chair dès janvier 2027, pendant que plusieurs fermes modernes sortent de terre. Pour les investisseurs gabonais, c'est moins une contrainte qu'un marché à conquérir.

Produire davantage ne suffira pourtant pas. Il faut des routes, du stockage, une chaîne du froid, du financement, des intrants, de la recherche et des débouchés organisés. Sans ces maillons, même les meilleures terres du monde ne produisent pas de richesse durable.

Les signaux encourageants existent. L'huile de palme locale couvre déjà une large part de la demande nationale. Le manioc, aliment de base des Gabonais, reste sous-transformé, alors que farine, amidon ou aliments pour bétail pourraient être fabriqués sur place.

Car un poulet produit au Gabon ne nourrit pas qu'une famille. Il fait vivre un éleveur, un vétérinaire, un transporteur, un fabricant d'aliments pour bétail, et génère des recettes fiscales. À l'inverse, la valeur d'un produit importé quitte aussitôt l'économie nationale. Produire localement, c'est faire circuler la richesse chez soi.

L'État a posé des jalons. L'AGROPAG, créée en février 2026, doit structurer la production nationale. Un Pacte pour l'alimentation et l'agriculture, doté de 711 millions de dollars, confirme cette ambition. Reste à transformer ces engagements en résultats mesurables.

L'histoire économique le montre : les pays qui ont durablement décollé ont presque toujours donné une place stratégique à leur agriculture. Corée du Sud, Maroc, Rwanda : des trajectoires différentes, une même conviction, qu'une économie solide commence par nourrir sa population.

Le Gabon a la terre, l'eau, le climat, et des femmes et des hommes capables d'innover. La question n'est plus de savoir si nous pouvons nourrir notre pays, mais à quelle vitesse nous transformerons ce potentiel en richesse, en emplois, en souveraineté.

Les faits d'abord. Le reste, on verra.

Modeste OKOME
Directrice de la publication

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