Depuis deux ou trois ans, le même re- frain. L'intelligence artificielle tue la créativité. Les artistes le disent. Les entrepreneurs le constatent. Les communicants le déplorent. Tout est devenu lisse, fade, interchangeable. Et c'est l'IA qu'on accuse.
L'accusation est mal dirigée. Le vrai coupable n'est pas l'outil. C'est un mot. Un mot qu'on a collé à l'intelligence artificielle dans presque chaque publicité, chaque campagne, chaque promesse commerciale. Ce mot, c'est «facilement ». Lancez votre marque facilement. Rédigez votre business plan facilement. Produisez vos campagnes facilement. Le message qui s'installe dans l'inconscient du public est toujours le même: vous n'avez plus aucun effort
à fournir. C'est précisément là que la qualité meurt. Pas dans la machine. Dans l'attente qu'on a créée autour de la machine.
Pourtant, la nuance est simple. Excel, par exemple, ne rend pas l'analyse financière facile. Il la rend rapide. Et la différence est énorme. Avec un tableur, on gagne du temps. Beaucoup de temps. Mais il faut encore comprendre la comptabilité, construire un modèle, arbitrer entre les hypothèses, lire les résultats. Le travail est là. Il est simplement accéléré. L'IA aussi. Outil rapide. Pas outil facile.
Un entrepreneur qui s'en sert pour accélérer son étude de marché, tout en gardant son jugement, sa connaissance du terrain, sa vision, crée de la valeur. Un autre qui tape « fais-moi un business plan complet pour un restaurant à Libreville » et exécute le premier résultat tel quel ne crée rien. La seule différence, c'est le mot qu'on a mis dans la tête de l'utilisateur. Facilement l'endort. Rapidement le responsabilise. Il consomme un produit moyen et le signe de son nom.
Et c'est ici que le débat sur la créativité rejoint celui sur l'économie. Parce qu'il faut, à un moment, le dire clairement : l'IA ne donne pas de génie. Elle ne donne pas de vision. Elle ne donne pas de flair entrepreneurial. Elle donne de la vitesse. Tout le reste : la stratégie, le goût, le sens du risque, le refus du déjà-vu, reste là où il a toujours été : chez celui qui pense.
L'outil n'a jamais fait l'artiste. Le marteau n'a jamais fait le maçon. Et aucun générateur, aussi puissant soit-il, ne remplacera le regard de celui qui appuie sur la touche. Tant que nous vendrons l'intelligence artificielle comme une machine à fabriquer du talent à la place des hommes, nous produirons des bataillons de médiocrité. Le génie, lui, continuera de se cacher là où il a toujours été. Chez ceux qui font l'effort.