Le premier mensuel économique au Gabon.

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10 millions de tonnes de...générosité

10 millions de tonnes de...générosité

Figurez-vous que j'ai eu une conversation récemment avec quelqu'un qui revenait de Moanda. Il m'a dit une chose simple, presque banale : "On extrait, on charge, on envoie. Et on recommence."

J'ai repensé à cette phrase plusieurs jours. Pas pour ce qu'elle dit. Pour ce qu'elle ne dit pas. Les faits d'abord. Le reste, on verra. Quand on me parle de mines, je pense d'abord à Moanda. À cette ville du Haut-Ogooué que les cartes ignorent souvent, mais que les marchés financiers de Londres, Tokyo et Shanghai connaissent très bien. C'est l'une des ironies les plus élégantes de notre géographie économique : les villes qui comptent le plus dans notre bilan national sont rarement celles dont on parle le plus dans nos salons.

Dix millions de tonnes. C'est le volume de manganèse que le Gabon a sorti de son sol en 2024. Dix millions de tonnes d'un minerai dont le monde a de plus en plus besoin pour les batteries électriques, pour l'acier, pour cette transition énergétique que l'Occident appelle de ses vœux avec l'urgence de quelqu'un qui a mis le feu à sa propre maison et cherche maintenant de l'eau chez les voisins.

 Nous sommes le deuxième producteur mondial. Vingt pour cent des parts de marché planétaires. Ces chiffres, on devrait les coller sur les murs des lycées, les graver quelque part où la jeunesse gabonaise pourrait les lire en se demandant ce que cela change pour elle. Puis vient l'autre chiffre. Celui qu'on mentionne moins : 98 % de ce manganèse part à l'état brut. Sans transformation. Sans valeur ajoutée. Nous exportons le minerai comme d'autres exportent leurs meilleurs élèves, en espérant vaguement qu'ils reviendront un jour. Le Gabon a annoncé qu'à compter de 2029, l'exportation de manganèse brut sera interdite.

Cette décision mérite qu'on s'y arrête pas pour applaudir trop vite, mais parce qu'elle pose enfin la bonne question. Pas combien extrait-on, mais combien gardons-nous. La réponse ne se trouve ni dans les discours ni dans les communiqués. Elle se trouve dans les usines, les lignes à haute tension, et les ingénieurs gabonais qu'on mettra ou pas aux commandes. Eramet opère sur notre sol depuis plus de soixante ans. On ne lui reprochera pas d'avoir fait des affaires, c'est son métier. Ce qu'on peut noter, sans malveillance, c'est que la transformation locale reste aujourd'hui un objectif négocié, comme si la souveraineté économique était une affaire diplomatique plutôt qu'un droit naturel.

Le budget minier passe de 4,56 à 68,12 milliards de FCFA entre 2025 et 2026. Une multiplication par quinze. Si cet argent finance des ingénieurs, des infrastructures, de la prospection sérieuse ce sera peut-être le début de quelque chose. S'il finance des colloques et des frais de mission, ce sera la continuation d'une longue tradition gabonaise de dépenses bien annoncées et d'effets mal mesurés. La différence entre les deux, c'est l'exigence de résultats. Cette exigence commence ici, dans ces pages. Dix millions de tonnes. Notre pays mérite d'en garder bien plus que 2 %.

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