Factures en souffrance, ordonnances annulées, sous-traitants payés avec des mois de retard. Au Gabon, l'impayé ne frappe jamais une seule entreprise. Il se transmet, de l'État aux titulaires de marchés, des grands groupes aux PME, puis des PME à leurs fournisseurs et à leurs salariés.
Pour un chef d'entreprise gabonais, décrocher un marché public n'est plus une garantie d'être payé. Les travaux sont livrés, les factures émises, les ordonnances signées. Puis l'attente commence, parfois pour des années.
Pendant ce temps, l'entreprise continue de payer ses salaires, ses impôts, ses cotisations et ses fournisseurs. Elle emprunte à sa banque pour tenir. Quand elle ne peut plus, elle cesse à son tour de payer ses propres partenaires. La chaîne est lancée.
" J'ai des impayés qui datent de 2024, des sommes importantes, vous n'imaginez même pas. On me fait tourner avec des rendez-vous interminables. C'est irrespectuex et même humiliant", nous livre un chef de PME prestataire de l'administration
Une ardoise publique qui s'alourdit encore
Les arriérés de l'État ont continué de grimper en 2026. Selon une circulaire gouvernementale, ils auraient progressé de 9,5 % au premier semestre, pour atteindre 1 198,8 milliards de FCFA à fin juin.
Une partie de ce montant est due aux créanciers étrangers. Par différence, d'autres sources estiment les arriérés intérieurs à environ 761,5 milliards de FCFA, soit près des deux tiers du total. Nous rappelons qu'il ne s'agit pas, non d'un chiffre officiel détaillé.
La tendance n'est pas nouvelle. Selon un rapport de la Banque mondiale publié en juin 2025, les arriérés intérieurs avaient déjà bondi de 116 % en 2024.
Attention à ne pas confondre ces impayés avec la dette intérieure. Celle-ci a atteint 4 652,7 milliards de FCFA fin 2025, selon la Direction générale de la dette. Mais l'essentiel, 3 449,9 milliards, correspond à des titres émis sur le marché financier régional, et non à des factures dues aux entreprises.
Cette hausse s'explique en partie par la reconnaissance officielle de 758,7 milliards de FCFA d'obligations auparavant impayées, validées par un groupe de travail gouvernemental. L'État a reconnu ses dettes. Il reste à les payer.
Promesses, audits... et effacements
Depuis près de dix ans, chaque gouvernement promet d'apurer la dette intérieure. Le « Club de Libreville », lancé en 2018, n'a pas tenu ses promesses. La Task Force créée en 2020 a ensuite révélé qu'une part importante de la dette était fictive.
Ce passif complique tout. L'État doit payer vite les vrais créanciers, sans régler au passage des factures gonflées ou inexistantes. Les audits successifs ont souvent servi à trier. Ils ont aussi allongé l'attente des entreprises honnêtes.
Après le 30 août 2023, la Direction générale de la dette a réglé 85 milliards de FCFA à 281 entreprises en cent jours. En septembre 2025, le ministère de l'Économie a lancé une opération de régularisation des arriérés accumulés entre 2022 et 2025, avec dépôt des ordonnances au Trésor avant le 30 septembre.
L'objectif affiché : payer à terme tous les engagements budgétaires dans un délai maximal de 90 jours, comme la loi l'exige. Mais début octobre 2025, un communiqué du ministère a annoncé la suppression des ordonnances en instance antérieures à 2023, avant d'inviter les opérateurs à redéposer leurs dossiers justifiés et d'annoncer une Task Force de compensation.
Pour les entreprises concernées, le choc est double. Ces créances figuraient à l'actif de leur bilan et servaient parfois de garantie auprès des banques. Un an plus tard, le bilan de cette Task Force reste à établir.
Le 10 août 2026, le chef de l'État a annoncé le déblocage de 51 milliards de FCFA au profit d'entreprises des filières forêt-bois et minière, après une audience avec la Fédération des entreprises du Gabon (FEG). Une bouffée d'oxygène, mais modeste face à l'ardoise.
Quand l'impayé change de mains
L'État n'est pas le seul mauvais payeur. Une entreprise qui attend son dû reporte souvent la pression sur ses propres fournisseurs. Le titulaire d'un marché diffère le règlement de ses sous-traitants, qui diffèrent à leur tour celui de leurs fournisseurs.
Au bout de la chaîne se trouvent les plus petites structures. Elles ont le moins de trésorerie, le moins d'accès au crédit et le moins de poids pour exiger un paiement. Beaucoup n'osent pas réclamer d'intérêts de retard à un grand client, de peur de le perdre.
Les banques sont, elles aussi, prises dans l'engrenage. Celles qui ont préfinancé des marchés publics voient leurs propres créances fragilisées quand l'État tarde à payer. Elles se montrent alors plus prudentes avec les PME, au moment où celles-ci ont le plus besoin de crédit.
Aucune statistique publique ne mesure aujourd'hui les délais de paiement entre entreprises au Gabon. Le sujet est pourtant identifié par le patronat : Alain-Claude Kouakoua, élu en juin 2026 à la tête de la FEG, a inscrit la réduction des délais de paiement parmi ses chantiers prioritaires.
" Il n y a pas que l'Etat qui ne paie pas à temps. Même entre nous-mêmes c'est compliqué. Et pourtant nous savons qu'un recouvrement qui n'atteint pas ses objectifs, tue les entreprises. Resultat, pas de fond de roulement, pas de bon fonctionnement interne et investissements bloqués." nous explique Gérard, sous-traitant d'un grand groupe
Le délai légal de 90 jours existe déjà. La question n'est donc pas d'écrire une règle, mais de la faire respecter, par l'État comme par les grandes entreprises.
Plusieurs questions restent ouvertes. Un calendrier public de règlement des arriérés, consultable par chaque créancier, rendrait-il l'attente plus supportable ? Des intérêts de retard automatiques changeraient-ils les comportements ? Une entreprise créancière de l'État devrait-elle pouvoir compenser ce qu'on lui doit avec ce qu'elle doit au fisc ?
Une certitude demeure : tant que l'argent ne circule pas, la chaîne continue de serrer. Et ce sont les plus petites entreprises qui cèdent en premier.
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