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Libre circulation en Afrique : le grand écart entre discours politiques et réalité du terrain

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Libre circulation en Afrique : le grand écart entre discours politiques et réalité du terrain

À l’heure où l’intégration africaine est présentée comme l’un des leviers de croissance, de souveraineté économique et de résilience du continent, les frontières continuent de raconter une autre histoire. Elles restent, pour des millions de voyageurs, de commerçants et d’entrepreneurs, des espaces de contrôle, d’attente et de coûts supplémentaires. Le dernier rapport d’Afrobarometer, Au-delà des frontières, met en lumière ce paradoxe : les populations adhèrent largement à l’idée d’une Afrique plus ouverte, mais cette aspiration se heurte encore à des obstacles très concrets.

À l’échelle continentale, 62 % des personnes interrogées privilégient la facilitation du commerce transfrontalier, contre 34 % qui souhaitent davantage de barrières protectionnistes. Le signal est important. Il montre que, dans l’opinion publique, l’intégration économique n’est pas seulement un projet porté par les institutions régionales : elle bénéficie d’une adhésion citoyenne significative.

Mais entre l’adhésion au principe et sa traduction dans la vie économique, le fossé demeure considérable.

La ZLECAf encore trop éloignée des entreprises

Le paradoxe commence par la connaissance même des instruments censés organiser cette ouverture. Selon le rapport, seuls 13 % des Africains déclarent avoir entendu parler de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). Le chiffre serait plus élevé au Gabon, à 26 %, mais reste minoritaire.

Cette faible appropriation constitue un problème économique autant qu’institutionnel. Une zone de libre-échange ne produit pas mécaniquement des exportateurs. Elle suppose des entreprises capables d’identifier les marchés, de respecter les normes, de financer leur production, d'organiser leur logistique et de supporter les coûts liés à l’exportation.

Autrement dit, la question n’est plus seulement de savoir si les frontières doivent être ouvertes. Elle consiste à déterminer qui est réellement en mesure de profiter de leur ouverture.

Pour les PME africaines, et particulièrement celles qui cherchent à changer d’échelle, l’accès au marché régional peut pourtant constituer une réponse à l’étroitesse des marchés domestiques. Un entrepreneur gabonais ne devrait pas penser uniquement au marché de Libreville, pas plus qu’un producteur camerounais ne devrait limiter son horizon au Cameroun.

La ZLECAf peut théoriquement transformer cette équation. Encore faut-il que les entreprises disposent des infrastructures, du financement, des informations commerciales et des capacités productives nécessaires pour franchir le pas.

La frontière reste un coût économique

C’est probablement ici que se situe l’un des principaux enseignements du rapport.

Selon les résultats présentés, 56 % des répondants soutiennent la liberté de circulation au sein de leur communauté régionale, tandis que 63 % considèrent qu’il est difficile, en pratique, de franchir les frontières.

Cette contradiction est lourde de conséquences.

Une frontière difficile à franchir n’est pas uniquement un problème administratif. Elle devient un coût économique. Chaque heure supplémentaire passée à un poste-frontière, chaque procédure répétée, chaque document exigé et chaque rupture de charge augmente le coût final du commerce.

Pour une grande entreprise, ces coûts peuvent parfois être absorbés. Pour une petite entreprise, ils peuvent suffire à rendre une opération commerciale non rentable.

L’enjeu est particulièrement important en Afrique centrale. La région dispose de ressources naturelles considérables et de marchés voisins complémentaires, mais demeure confrontée à des coûts logistiques élevés, à des infrastructures encore insuffisamment connectées et à la persistance de nombreuses barrières non tarifaires.

Dans ces conditions, parler d’intégration sans s’attaquer au coût réel du passage des frontières revient à construire un marché commun sur le papier.

Ouvrir les frontières sans ignorer le marché du travail

Le rapport met toutefois en évidence une autre dimension du débat.

Si 77 % des personnes interrogées déclarent être disposées à accueillir des immigrants comme voisins, 64 % se prononcent en faveur d’une restriction de l’admission des travailleurs étrangers.

Cette apparente contradiction mérite d’être prise au sérieux.

Elle traduit probablement moins un rejet général de la mobilité qu’une inquiétude face à ses conséquences économiques. Dans des pays où le chômage et le sous-emploi touchent particulièrement les jeunes, l’arrivée de travailleurs étrangers peut être perçue comme une concurrence supplémentaire pour l’accès aux revenus et aux emplois.

La libre circulation ne peut donc être dissociée d’une politique de développement des compétences, de formalisation de l’emploi et de création d’activités productives.

L’ouverture des marchés doit permettre aux économies africaines de produire davantage, et non simplement de déplacer davantage de travailleurs et de marchandises.

Pour le Gabon, l’enjeu est celui du marché régional

Pour le Gabon, la question revêt une importance particulière.

Le pays cherche à réduire sa dépendance aux exportations de matières premières et à développer davantage de transformation locale. Mais une politique industrielle ne peut être durable si elle repose uniquement sur un marché intérieur limité.

Le marché régional constitue donc un relais naturel.

Bois transformé, produits agricoles, matériaux de construction, services, produits manufacturés : le potentiel existe. Mais encore faut-il que le coût d’accès aux marchés voisins ne neutralise pas l’avantage compétitif créé par la transformation locale.

C’est là que la politique d’intégration rejoint directement la politique industrielle.

Une entreprise gabonaise qui transforme davantage ses matières premières doit pouvoir exporter plus facilement vers le Cameroun, la Guinée équatoriale, le Congo ou d’autres marchés africains. À défaut, la transformation locale risque de rester enfermée dans les limites du marché national.

La ZLECAf ne doit donc pas être considérée comme un simple accord commercial. Elle doit devenir un instrument de politique industrielle.

Le véritable test : passer du sommet au corridor

Le débat africain sur l’intégration souffre encore d’un excès de déclarations et d’un déficit d’évaluation opérationnelle.

Les sommets peuvent fixer les orientations. Les traités peuvent supprimer certaines barrières tarifaires. Mais l’intégration économique se vérifie ailleurs : sur les routes, dans les ports, aux postes-frontières, dans les banques, dans les entreprises et sur les marchés.

Le véritable indicateur de réussite ne sera donc pas le nombre de textes adoptés, mais la diminution du temps nécessaire pour exporter, la baisse des coûts logistiques, l’augmentation du nombre d’entreprises exportatrices et la progression des échanges intra-africains.

Pour y parvenir, les priorités sont connues : harmonisation des procédures douanières, digitalisation, réduction des barrières non tarifaires, interconnexion des administrations, amélioration des corridors et accompagnement financier des PME.

Mais une autre condition est indispensable : rendre l’intégration compréhensible et accessible aux entreprises.

Car une zone de libre-échange dont les entrepreneurs ignorent les règles reste, économiquement, une zone de libre-échange virtuelle.

L’Afrique a déjà posé le principe de la circulation des biens, des services et des personnes. Le véritable défi commence maintenant : faire en sorte que cette liberté existe réellement au-delà des textes, jusqu’au dernier kilomètre du corridor commercial.


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