Un café gabonais capable de séduire les amateurs parisiens, mais largement absent des habitudes de consommation à Libreville. Ce paradoxe incarne le combat que mène Serge Benoît Magaya depuis 2022 : transformer une matière première exportée en marque locale créatrice de valeur. Son parcours ne commence pas dans les plantations, mais en France, où une rencontre avec un maître torréfacteur va progressivement révéler le potentiel caché d'un produit que son propre pays ignorait.
Serge Benoît Magaya n'a pas grandi avec le café comme projet professionnel. Étudiant en France, il explore différents secteurs. C'est quelques années après ses études que la véritable vocation émerge. « Un ami m'a emmené chez un torréfacteur non loin de la Place de la République à Paris », raconte-t-il. La rencontre décisive survient rue des Blancs-Manteaux : celle avec un maître torréfacteur qui révolutionne sa perception. Selon Serge, c'est cette rencontre qui va susciter une révélation dans sa quête de connaissances sur le café et notamment sur la caféiculture gabonaise.
Il comprend que le café n'est pas seulement une matière première, mais un produit de terroir, porteur d'identité sensorielle et de forte valeur ajoutée.
Le déclic arrive lors d'une visite à la Caféothèque, près de l'Hôtel de Ville de Paris. Surprise : le café du Gabon y est vendu. À Libreville, le même produit, cultivé au Gabon, reste presque invisible. Ce contraste saisit profondément Serge. « Ce schéma contrasté bâti autour de produits agricoles essentiellement tournés vers l'exportation ne laissant aucune place ni à la maîtrise technique ni à la transformation locale devait être brisé », avance-t-il.
Des terroirs, pas un café
La découverte du potentiel caféicole gabonais le fascine. « J'ai pu apprendre que le café était cultivé dans cinq des régions sur les neuf que compte le Gabon », explique Serge. Selon lui, « il n'y a pas un café du Gabon, il y en a plusieurs ». Cultivée principalement en variété Robusta dans cinq bassins de production (Haut-Ogooué, Ngounié, Woleu-Ntem, Ogooué-Lolo et Ogooué-Ivindo), chaque terroir développe des profils aromatiques distincts.
Serge Benoît Magaya entreprend un travail de cartographie organoleptique systématique. À Mbigou, dans la Ngounié, il identifie une signature remarquable. D'après lui : « sa rondeur en bouche, ses notes de chocolat ainsi que sa très légère amertume séduiront n'importe quel consommateur de café. » Ce café, travaillé en torréfaction italienne, devient la marque de terroir KEFI. À Alanga ou Okondja, dans le Haut-Ogooué, d'autres nuances émergent. « Chaque terroir va révéler des nuances organoleptiques différentes », souligne-t-il.
Cette diversité invisible devient l'argument central de sa vision : le Gabon ne manque pas de café de qualité. Il manque de reconnaissance et de transformation. Chaque micro-terroir cache plusieurs signatures gustatives distinctes, autant de potentiel économique enfoui.
De la formation à l'entrepreneuriat
En 2021, il participe à la formation sur la torréfaction organisée par l'Organisation Interafricaine du Café (OIAC), l'Agence de Café Robusta d'Afrique et de Madagascar (ACRAM) et la Caisse de Stabilisation et de Péréquation (CAISTAB) à Libreville. L'année suivante, il se forme aux métiers de la torréfaction et du barista à Lomé, au Togo. Parallèlement, il est sélectionné pour piloter un projet de relance de la consommation de café dans les pays de l'OIAC à travers la création de kiosques.
En 2022, trois événements convergent : lancement de KEFI, une marque de café de terroir née du café de Mbigou ; création de « Café du Gabon 100 % pure origine » ; et lancement d'AROMA, destinée aux revendeurs de kiosques. Magaya ne cherche pas seulement à vendre du café. Il construit une filière, du terroir au consommateur final, en maîtrisant chaque étape : production, transformation, distribution.
La validation internationale
Les distinctions arrivent rapidement. En 2023, la Médaille Gourmet de l'AVPA (Agence pour la Valorisation des Produits Agricoles) à Paris confirme que les terroirs gabonais recèlent un potentiel peu exploré. Cette reconnaissance l'inscrit au programme IVLP du Département d'État américain, où il devient ambassadeur du café gabonais. En 2024, l'International Trade Center le sélectionne pour représenter le Gabon au World of Coffee à Dubaï, puis à l'African Fine Coffee Association à Addis-Abeba.
Ces prix ne sont pas des trophées : ce sont des preuves empiriques. « Les distinctions internationales sont la preuve qu'il n'y a aucune barrière à la maîtrise technique dès lors qu'on décide de s'astreindre grâce à la volonté et au travail », explique Serge Benoît Magaya. Il conclut avec une conviction forgée par l'expérience : « Qu'il n'y a pas de citadelle imprenable, il n'y a que des citadelles mal attaquées. »
Le Made in Gabon : un combat systémique
La reconnaissance internationale heurte une réalité locale : l'absence d'écosystème favorable. Serge Benoît Magaya identifie les vrais obstacles. Pas tant les emballages ou la main-d'œuvre, que le manque de cadre normatif (certifications, labels, appellations géographiques) et l'absence de politique publique de soutien à la transformation. D'après lui, « tant que ne sera pas créé un écosystème favorable, les produits gabonais auront du mal à décoller sur le plan local mais aussi international ».
Son argument économique est radical : « Si je vous dis qu'une tonne de café du Gabon vaut autant qu'une tonne de pétrole, comment le sauriez-vous ? Et pourtant, cela est vrai. » Cette affirmation résume sa philosophie : la valeur ne réside pas dans l'extraction, mais dans la transformation.
Le consommateur gabonais, reconnaît Serge, a « un comportement ambigu face aux produits gabonais ». « Autant il est émerveillé par ce dynamisme de transformation autant il est sceptique face aux prix », explique-t-il. Cette réaction révèle deux déficits : une perte de pouvoir d'achat et une absence d'accompagnement public des agrotransformateurs. Les solutions qu'il propose sont précises : création de hangars de stockage dans chaque province, amélioration de la chaîne logistique via la Compagnie Nationale de Transport, facilitation de l'accès médiatique local pour les produits gabonais.
Vision d'avenir
En 2025, il lance des capsules de café compatibles Nespresso. En 2026, c'est la poudre de cacao pur Gabon. Mais avant d'exporter massivement vers la CEMAC ou l'international, Serge Benoît Magaya prêche la prudence. « Le bon sens commande de consolider le marché local. Il serait vain d'envisager le marché sous-régional sans une bonne appréciation des enjeux », affirme-t-il.
Chaque segment (production, transformation, distribution) exige, selon lui, une maîtrise spécifique. Son conseil aux jeunes entrepreneurs en dit long sur son approche : « Qu'il ou qu'elle détermine avec précision dans quel segment se positionner. Si cela est plus ou moins clair alors c'est un bon début, car chaque segment a ses propres exigences. »
L'avenir, philosophe Serge Benoît Magaya, appartient à ceux qui transforment. Le Gabon possède la ressource, le talent et désormais les preuves internationales. Il ne lui manque que la conviction collective de rester propriétaire de sa valeur ajoutée.
Les chiffres : Serge Magaya
Distinctions internationales
- 2023 : Médaille Gourmet (AVPA, Paris)
- 2024 : Représentation au World of Coffee (Dubaï)
- 2024 : Représentation à l'AFCA (Addis-Abeba)
Marques créées
- KEFI : café de terroir (2022)
- Café du Gabon 100 % pure origine (2022)
- AROMA : pour revendeurs (2022)
- Capsules compatibles Nespresso (2025)
- Poudre de cacao pur Gabon (2026)
Formations et programmes
- 2021 : Formation torréfaction (OIAC/ACRAM/CAISTAB)
- 2022 : Formation métiers du café (Lomé, Togo)
- 2023 : International Visitor Leadership Program (État américain)
- 2024 : Formateur PIAGEKC (CAISTAB)
Zones de production référencées
- 5 bassins : Haut-Ogooué, Ngounié, Woleu-Ntem, Ogooué-Lolo, Ogooué-Ivindo
- Variété dominante : Robusta
- Potentiel : profils aromatiques distincts par micro-terroir