Laissez-moi vous raconter une anecdote qui m'a marquée. Un ami me disait récemment, avec ce sourire un peu désabusé qu'on connaît tous :
« Au Gabon, on peut appeler sa cousine à Paris en haute définition, mais on ne peut pas toujours lui envoyer un colis à Mouila sans risquer qu'il y reste coincé trois semaines. » J'ai ri. Puis j'ai trouvé ça révélateur. Puis j'ai compris que c'était exactement le thème de ce numéro.
Parce que l'interconnexion, on s'imagine souvent que c'est une affaire de courant électrique ou de câbles. C'est beaucoup plus large que ça. C'est la capacité d'un pays à faire dialoguer ses routes, ses rails, ses ports, ses réseaux numériques et son énergie, pour que tout, finalement, se touche.
Soixante-six ans après son indépendance, le Gabon ne compte qu'à peine 7 000 kilomètres de routes bitumées. Le réseau routier reste concentré autour de Libreville,
laissant de vastes zones enclavées. Le Transgabonais, lui, tourne presque exclusivement pour le transport minier, pendant qu'Owendo souffre de congestion et de coûts logistiques qui pénalisent notre compétitivité. Le numérique, en revanche, offre une photographie plus réconfortante. Plus de 2,3 millions d'abonnements Internet en 2025, une dorsale nationale de fibre optique projetée sur 1 800 kilomètres, le Gabon avance. Mais l'Internet reste presque entièrement mobile, et la couverture rurale demeure un chantier ouvert. Nous avons la 4G dans la poche. Nous n'avons pas toujours la route pour aller la fêter avec la famille du village.
Face à ce constat, plutôt lucide que désespéré, les autorités ont posé un nouveau cadre avec le Plan national de croissance et de développement 2026-2030. Un plan de plus, diront les sceptiques. Une feuille de route nécessaire, diront les optimistes. Les deux ont sans doute un peu raison.
L'interconnexion n'est pas un secteur. C'est une condition. Celle qui permet à une route de mener à un rail, à un rail de mener à un port, à un port de mener au monde. Un pays qui veut transformer ses richesses doit d'abord apprendre à se relier lui-même.
C'est tout le sens de ce numéro.
Si certains chiffres vous semblent surprenants, ils sont tous vérifiables, à condition d'avoir réussi à recharger votre téléphone pour aller les consulter. Ce qui, dans ce pays, constitue déjà en soi une petite victoire personnelle.
Modeste OKOME
Directrice de la publication