Construire une route, un pont, une zone aménagée ou un équipement public est une étape. Mais l’enjeu économique commence véritablement après la livraison. Une infrastructure ne vaut pas seulement par son coût ou ses kilomètres : elle doit aussi être capable de connecter des activités, d’attirer des entreprises, de réduire des coûts et de créer de la valeur.
Un chantier s’achève. Les engins quittent les lieux. Le ruban est coupé. L’infrastructure entre officiellement en service. Mais que se passe-t-il ensuite ? La question paraît simple. Elle est pourtant centrale pour mesurer l’efficacité réelle de l’investissement public. Car une infrastructure peut être visible, coûteuse et techniquement réussie sans produire immédiatement les effets économiques attendus.
À l’inverse, sa véritable valeur peut se révéler dans des effets moins visibles : un producteur qui accède enfin à un marché, une entreprise qui réduit ses coûts logistiques, une PME qui décide de s’installer dans une zone auparavant enclavée, des emplois qui apparaissent autour d’un nouvel équipement. D'après David-Ange OLUNDA, consultant stratégique RH, « tout investissement public d'infrastructure devrait être adossé à un plan de développement des compétences dimensionné à son exploitation. La rentabilite se joue autant sur le capital humain que sur le génie civil.» Autrement dit, construire n’est pas encore créer de la valeur.
Mesurer autre chose que le chantier
Pour le consultant en stratégie et communication Patrice-François Orango Berre, la première question doit porter sur la finalité de l’investissement. « Commençons par la cible et les objectifs : qui doit bénéficier de l’infrastructure, quels résultats sont attendus à court et moyen terme, et comment l’investissement peut-il générer des retombées économiques mesurables ? » . Cette approche invite à regarder l’infrastructure comme un outil au service d’un objectif économique et non comme une finalité en elle-même.
Il faut ensuite identifier les bénéficiaires et surtout les effets produits. Patrice-François Orango Berre cite plusieurs indicateurs : « emplois créés, entreprises installées, revenus générés, coûts réduits, activités supplémentaires, services créés, recettes fiscales ». Une grille qui change profondément la manière d’évaluer un investissement public.
Le montant consacré au chantier constitue une donnée importante. Mais il ne renseigne pas, à lui seul, sur la valeur économique créée par l’infrastructure. Une route de 100 kilomètres reste une route de 100 kilomètres. Mais son impact économique sera très différent selon qu’elle permet ou non à des producteurs d’écouler leur marchandise, à des entreprises de réduire leurs délais de livraison ou à de nouvelles activités de se développer.
Une route vaut aussi par ceux qu’elle connecte
C’est précisément l’un des points soulevés par Melvin Ossoucah, consultant senior en stratégie marketing et communication. Pour lui, il faut notamment regarder « le taux de connectivité des activités ».
La valeur d’une infrastructure routière ne dépendrait donc pas seulement de sa longueur, mais aussi du nombre d’acteurs économiques qu’elle permet de connecter.
L’exemple est concret : une route qui désenclave une zone agricole peut permettre aux producteurs de transporter leur récolte vers Libreville dans de meilleures conditions. Si les pertes diminuent, si les délais se réduisent et si les coûts logistiques deviennent plus supportables, l’infrastructure produit un effet qui dépasse largement son existence physique.
Elle devient un outil de productivité. Cette logique est particulièrement importante pour les économies où les coûts de transport et les difficultés d’accès aux marchés pèsent sur la compétitivité des entreprises et des producteurs.
Quand l’investissement public attire le privé
Une infrastructure peut également avoir un autre effet : provoquer des investissements autour d’elle. Melvin Ossoucah parle ainsi du « ratio d’investissement privé induit ». L’idée est simple : une infrastructure publique peut devenir un point d’attraction pour les capitaux privés. Une zone aménagée peut accueillir des entreprises. Une route peut favoriser l’installation de commerces et de services. Une meilleure desserte peut rendre rentable une activité qui ne l’était pas auparavant.
La question devient alors : combien d’activités économiques nouvelles l’infrastructure a-t-elle contribué à faire émerger ? C’est une donnée particulièrement intéressante pour les décideurs publics, mais aussi pour les contribuables, puisqu’elle permet de rapprocher la dépense publique de ses effets économiques.
Le véritable test commence après l’inauguration
Les deux analyses se rejoignent finalement sur une idée essentielle. Patrice-François Orango Berre invite à « ne pas seulement mesurer ce que l’on a construit, mais ce que l’infrastructure permet de créer et de chiffrer de manière concrète et palpable ».
Melvin Ossoucah rappelle, lui, que « l’ouvrage n’est qu’un moyen, jamais une fin en soi ». Cette distinction mérite d’être posée dans le débat économique gabonais. Une infrastructure ne devrait pas être évaluée uniquement au moment de sa livraison. Son impact doit pouvoir être observé dans le temps.
À un an, trois ans, cinq ans, les indicateurs devraient permettre de répondre à des questions très concrètes : combien d’entreprises se sont installées ? Combien d’emplois ont été créés ? Les coûts logistiques ont-ils diminué ? La production locale a-t-elle augmenté ? De nouveaux services sont-ils apparus ? Les recettes fiscales ont-elles progressé ?
Toutes les infrastructures n’ont évidemment pas vocation à générer directement des revenus. Certaines répondent à des impératifs sociaux, territoriaux ou de service public. Leur évaluation doit donc tenir compte de leur objectif initial.
Mais lorsqu’un investissement est présenté comme un levier de développement économique, son impact économique doit pouvoir être suivi et documenté.
Du montant investi à la valeur créée
Le changement de perspective est finalement assez simple. Ne plus demander uniquement : combien avons-nous dépensé ? Mais aussi : qu’avons-nous rendu possible ? Une infrastructure réussie n’est pas seulement celle que l’on inaugure. C’est celle qui, une fois livrée, continue de produire des effets autour d’elle : des entreprises, des emplois, des échanges, des revenus, des économies de coûts et de nouvelles activités.