Le gouvernement justifie les démolitions par la lutte contre l'urbanisation anarchique et l'amélioration de la circulation, dans plusieurs quartiers. Mais l'inégalité serait flagrante dans le versement des indemnisations. Certains propriétaires d'Okala affirment avoir déjà reçu leurs chèques, tandis qu'au Lac Bleu des habitants n'auraient encore rien perçu. Cette situation prouve donc une chose : la vitesse des bulldozers dépasse largement celle de l'administration. Pour un gouvernement qui ambitionne de faire de la capitale une « vitrine moderne », cet écart est en soi une ironie mordante à l'égard de sa propre capacité de gouvernance.
La logique des démolitions : une « dette » payée tardivement
Dans le récit officiel, ces opérations ont leur légitimité. Libreville souffre depuis longtemps d'un déficit de planification hérité de la période coloniale et aggravé, après l'indépendance, par un « laisser-faire » prolongé : afflux de population et pénurie de logements se sont conjugués pour favoriser les constructions anarchiques sur le domaine public. L'axe Akébé-Plaine–Ofnacom, les abords du Lac Bleu et le projet de 2x2 voies vers Jeanne-Ébori relèvent, au fond, du remboursement d'une dette d'infrastructures accumulée pendant des décennies. Le président Oligui Nguema a fait de la « lutte contre l'occupation anarchique du domaine public » une priorité municipale, et le maire Eugène Mba s'est vu confier une feuille de route précise. De ce point de vue, l'entrée en scène des pelleteuses traduit une capacité d'exécution longtemps attendue. Le problème, c'est le décalage entre le rythme de l'exécution et celui des indemnisations.
La fracture des compensations : les chèques d'Okala et le cauchemar du Lac Bleu
Dans la même ville, pour la même vague d'opérations, les expériences divergent radicalement. À Okala, certains propriétaires affirment avoir reçu leurs chèques et des compensations foncières ; une responsable de collectif évoque même une « première phase de paiement » et une seconde vague de terrains en cours de viabilisation. Au Lac Bleu, en revanche, les habitants font face à une tout autre réalité : sommés de partir sans aucune indemnisation, des familles se dispersent chez des proches, certains doivent emprunter pour financer leur déménagement. Cette inégalité spatiale est plus destructrice que la démolition elle-même : elle suggère que l'arrivée ou non des compensations dépend du quartier où l'on vit et de l'agent auquel on a affaire.
Le gouvernement n'est pourtant pas dépourvu de moyens. Pour le projet de voie de contournement entre Jeanne-Ébori et Diba-Diba, le budget d'aide à la réinstallation officiellement annoncé s'élève à environ 3 milliards de francs CFA. Reste à savoir si cet argent traversera les échelons administratifs et parviendra à temps aux habitants du Lac Bleu, ce qui, en l'état, est loin d'être acquis. Plus subtil encore : nombre de constructions démolies sont bâties sur des titres fonciers de l'État (comme le TF 5997 autour de la Cité de la Démocratie), ce qui place leurs occupants en position de faiblesse juridique. L'aide qui leur est versée relève davantage d'une « considération sociale » que d'une « indemnisation légale ». Cette ambiguïté laisse à l'administration une marge d'appréciation considérable, et explique pourquoi Okala a reçu, et le Lac Bleu non.
Le coût du décalage : après la démolition, avant le chantier
L'autre angoisse des riverains est tout aussi concrète : la maison est démolie, mais quand la route sera-t-elle construite ? À Akébé-Plaine, les emprises sont dégagées, mais si le marché de bitumage a bien été confié à Technologie Gabon, aucun signe tangible de démarrage effectif n'est encore visible. Pour les familles qui vivent d'un petit commerce en bord de route, chaque mois de terrain vague signifie un mois de clientèle et de revenus en moins. Les démolitions créent un « vide », l'ancien espace de vie a disparu, la nouvelle infrastructure n'est pas là, et l'hébergement transitoire est absent. C'est précisément dans ce vide que la crédibilité de l'État se dissipe le plus vite.
Le mal profond : qui a fabriqué le « désordre » ?
Si l'on ne pointe que les « constructeurs illégaux », on esquive la vraie question. Les travaux universitaires l'ont établi depuis longtemps : l'urbanisation anarchique de Libreville est le produit conjoint de l'absence de planification de l'État et de la rationalité de survie des habitants, l'ère pétrolière a attiré une main-d'œuvre sans logements correspondants, les plans d'ajustement structurel ont détruit l'emploi public, faisant de l'économie informelle la seule porte de sortie, et les déguerpissements successifs, faute de relogement complet, ont poussé les déplacés à revenir ou à reformer de nouveaux habitats précaires ailleurs.
Autrement dit, bon nombre des « constructions illégales » rasées aujourd'hui doivent leur existence à la complicité d'un État longtemps absent. Corriger au bulldozer un problème né de l'absence du bulldozer exige au minimum une sincérité équivalente en matière de relogement.
Libreville a besoin de routes modernes : cela ne fait aucun doute. Mais la modernisation ne devrait pas se payer par la fabrication d'une cohorte de « réfugiés de la modernisation ». Si le gouvernement publiait les listes d'indemnisation avant de signer les ordres de démolition, s'il posait sur la table un plan de relogement transitoire et affichait un calendrier de travaux sur les chantiers, le grondement des pelleteuses serait bien plus supportable.
La vraie efficacité n'est pas de démolir le plus vite possible, mais de faire en sorte que ceux qu'on déloge ne se retrouvent pas sans toit à la nuit tombée, et que les terrains libérés ne deviennent pas le royaume des herbes folles et des détritus. Pour une capitale qui rêve d'être une « vitrine », il faut certes construire les routes à l'intérieur de la vitrine, mais aussi veiller à ce que ceux qui sont dehors aient un endroit où se tenir.
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