À Zoatab, un quartier de Makokou bordé par les eaux de l’Ivindo, les plantations familiales se glissent entre les habitations. Tomates, aubergines, légumes et autres cultures maraîchères poussent sur de petites parcelles travaillées à la force des bras. Ici, l’agriculture a trouvé refuge en ville. À plusieurs dizaines de kilomètres, dans certains villages, cultiver la terre est devenu une activité à risque.
Christiane en sait quelque chose. Originaire de Lata, un village situé à plus de 70 km de Makokou, elle y cultivait notamment la tomate et les légumes. Il y a environ sept ans, des éléphants ont fait irruption dans sa plantation. En quelques passages, une partie de son travail a été détruite. Comme elle, plusieurs familles ont progressivement quitté les villages, confrontées à des incursions répétées de pachydermes.
Mais pour Christiane, le départ de Lata est aussi lié à un drame familial. Son frère ainé a été chargé et tué par un éléphant. Depuis, l’idée de retourner cultiver au village lui paraît difficilement envisageable. « Tant qu’il n’y aura pas un véritable programme contre les éléphants, je ne repartirais plus », explique la vieille femme, dont l’âge est incertain.
À Zoatab, elle continue donc à produire, mais dans un environnement où elle estime pouvoir travailler avec davantage de sécurité. Son choix illustre un phénomène plus large : lorsque la pression des éléphants devient trop forte, certaines familles préfèrent rapprocher leurs activités des centres urbains plutôt que de prendre le risque de retourner sur leurs terres.
Des terres abandonnées, une production qui recule
Pour les ménages ruraux, l’abandon d’une plantation ne signifie pas seulement la perte d’une récolte. C’est aussi la disparition d’une source de revenus et d’une partie de la production destinée à l’alimentation familiale. À l’échelle d’un village, la multiplication de ces départs peut également réduire les volumes disponibles pour approvisionner les marchés locaux.
Le phénomène crée ainsi un paradoxe pour l’Ogooué-Ivindo. La province dispose de terres et d’un potentiel agricole important, mais une partie de ceux qui pourraient les exploiter s’en éloignent lorsque les incursions d’éléphants deviennent trop fréquentes.
Le mari de Christiane a lui aussi choisi de rester en ville. Son expérience témoigne de la tension qui peut naître lorsque la protection des cultures entre en collision avec celle de la faune. « Nous préférons rester en ville. Les villages sont envahis par des éléphants », affirme-t-il.
Son parcours est particulièrement révélateur. Il a été emprisonné après avoir abattu un éléphant, avant d’être relâché à la suite de l’intervention du préfet de la localité. Sans justifier cet acte, son histoire illustre le dilemme auquel certaines populations rurales se trouvent confrontées : protéger leurs cultures et leurs moyens de subsistance tout en respectant les règles de protection d’une espèce emblématique de la biodiversité gabonaise.
Les éco-gardes au cœur du conflit
Entre les populations et les éléphants, les éco-gardes se retrouvent souvent en première ligne. Terence Ondjengoulou connaît bien cette réalité. Sous le préau de sa maison, il raconte les incompréhensions auxquelles les agents sont régulièrement confrontés.
« C’est difficile pour les populations. Nous sommes souvent pris à partie par les villageois qui pensent qu’on protège plus les éléphants que les populations », explique-t-il en secouant la tête.
Pour les agents chargés de la surveillance de la faune, la difficulté ne se résume pourtant pas à empêcher les populations de s’en prendre aux animaux. Il s’agit aussi de préserver les activités humaines dans des espaces où les territoires des hommes et ceux de la faune se chevauchent de plus en plus.
Le conflit homme-éléphant apparaît ainsi moins comme une opposition entre villageois et éco-gardes que comme le symptôme d’une difficulté plus profonde : comment concilier conservation de la biodiversité et maintien d’une économie rurale fondée sur l’agriculture ?
Quelle réponse pour les villages ?
L’administration des Eaux et Forêts de la province assure que des dispositifs existent pour réduire les conséquences de ces incursions. Des rencontres sont notamment organisées avec les communautés afin d’échanger sur les difficultés rencontrées et de rechercher des réponses permettant de limiter les dégâts.
« Nous avons des programmes mis en place pour minimiser les conséquences. L’administration des Eaux et Forêts de la province rencontre régulièrement les villageois pour essayer de soulager leurs souffrances », explique un responsable du programme au sein de l’administration provinciale de Makokou.
Reste la question de leur efficacité sur le terrain. Dans les villages où les plantations continuent d’être menacées, la sécurité des agriculteurs demeure déterminante. Tant que les populations considéreront leurs champs comme des espaces dangereux, les terres cultivables risquent de rester sous-exploitées ou abandonnées.
À Zoatab, Christiane poursuit ses cultures. Ses tomates, ses aubergines et ses légumes témoignent d’une volonté de continuer à produire. Mais derrière ces petites parcelles urbaines se dessine une question économique plus large : combien de terres agricoles pourraient être remises en production si les familles rurales se sentaient à nouveau en sécurité ?
Pour l’Ogooué-Ivindo, l’enjeu dépasse donc la seule protection des éléphants. Il touche à la capacité de la province à maintenir ses populations dans les villages, à produire son alimentation et à développer une véritable économie agricole. Permettre aux agriculteurs de retourner sur leurs terres sans les exposer aux incursions des pachydermes apparaît désormais comme l’un des défis du développement rural de la province.