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Industrie culturelle au Gabon : un potentiel de 560 milliards FCFA que personne ne compte

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Industrie culturelle au Gabon : un potentiel de 560 milliards FCFA que personne ne compte

Après la Fête des cultures d'août 2026, l'heure est au bilan. Derrière les tambours et les discours, une réalité économique têtue : le secteur culturel gabonais pèse moins de 1 % du PIB, faute de statistiques, de financement et de reconnaissance juridique effective. Et si c'était le prochain gisement ?

La Fête des cultures s'est éteinte, il y a plus d'un mois . Les scènes démontées, les exposants remballés, les artistes sont  retournés à leurs réalités. Sur le papier, la 15e édition, la première depuis 2018,  a tenu ses promesses : trois jours de spectacles, 200 stands, une vitrine pour les créateurs gabonais.

Mais une fois les lumières éteintes, une question demeure, têtue, presque gênante : combien rapporte réellement la culture au Gabon ?

Personne ne le sait. Et c'est précisément là que commence le problème.


Un secteur fantôme dans les comptes nationaux

C'est un aveu rare dans la bouche d'un responsable : « La contribution exacte de la culture au PIB n'est pas encore précisément établie. » L'aveu vient d'un rapport de l'Africa Global Press publié en novembre 2025, qui pointe ce que d'aucuns appellent pudiquement le « trou noir statistique » de l'économie gabonaise.

Traduction : la culture existe, mais elle n'est pas comptée. Elle produit de la valeur, mais cette valeur n'entre dans aucun agrégat. Elle emploie, mais ses travailleurs ne sont pas des travailleurs aux yeux de la comptabilité nationale.

« Moins de 1 % du PIB, et ce chiffre est une estimation généreuse », tranche Hugues-Gatien Matsahanga, essayiste et spécialiste des industries culturelles et créatives (ICC). Dans une analyse publiée en mars 2025, il pose un diagnostic sans anesthésie : « Ce chiffre n'est pas une fatalité économique. C'est la traduction comptable d'un choix politique. Quand 97 % de vos exportations sont du pétrole, du bois et du manganèse, la culture n'est pas une priorité budgétaire. Elle est une variable d'ajustement. » Le constat est froid. Mais il est partagé, y compris au sommet de l'État.


Le paradoxe juridique : des lois, pas d'argent

Le Gabon dispose pourtant d'un arsenal législatif que beaucoup de pays africains lui envient. La loi n° 16/2023 sur le statut de l'artiste et des professionnels de la culture a consacré une rupture : l'artiste n'est plus un amateur, c'est un travailleur. Elle institue une carte professionnelle, un registre national, une protection sociale.

En février 2024, le décret n° 0010/PR/2024 est venu préciser les modalités d'application. L'UNESCO a salué une avancée « significative » dans la mise en œuvre de sa Recommandation de 1980 sur le statut de l'artiste.

Sur le papier, le Gabon est en avance.

Dans les faits, la carte professionnelle n'est toujours pas distribuée à grande échelle. Le BUGADA, le bureau gabonais du droit d'auteur, ne compte que 300 à 400 inscrits , un chiffre dérisoire pour un pays de plus de deux millions d'habitants.

« On a construit la maison, mais on a oublié de raccorder l'électricité », résume Magali Palmira Wora, ancienne directrice générale des Arts et des Industries culturelles au ministère de la Culture, aujourd'hui membre votante de la Recording Academy,  les Grammys.

Wora connaît le dossier mieux que personne. En 2025, elle a remis aux candidats à la présidentielle un plan en trois axes : revalorisation économique de l'écosystème artistique, protection sociale des artistes, refonte de la gouvernance des ICC. Un document technique, chiffré, détaillé. « Ce n'était pas un rêve, c'était une feuille de route », insiste-t-elle.

Son credo tient en une phrase : « L'artiste n'est pas un assisté. C'est un investisseur qui s'ignore, et que l'État ignore aussi. »

55 milliards FCFA : le budget qui ne dit pas son nom

Pour l'exercice 2026, le budget alloué au ministère de la Culture et des Arts s'élève à environ 55 milliards de francs CFA. Un montant qui, rapporté à la richesse nationale, représente une fraction marginale des dépenses publiques.

Mais le chiffre brut cache une réalité plus inconfortable : l'essentiel de cette enveloppe est absorbé par les dépenses de personnel et de fonctionnement. Les crédits d'investissement, ceux qui financent les équipements, les infrastructures, les tournées, les résidences d'artistes, se réduisent comme peau de chagrin.

« La Fête des cultures n'a pas de ligne budgétaire pérenne », révèle une analyse de L'Écho Économique publiée au lendemain de l'événement. « Elle est financée par des crédits d'intervention, ponctionnés sur un budget déjà contraint. Et le Trésor public n'en retire aucun retour fiscal direct. » Autrement dit : on dépense, mais on n'investit pas. On subventionne, mais on ne rentabilise pas.

Ce que dit le ministre

Interrogé en mars 2026 sur une chaîne de télévision nationale, le ministre de la Jeunesse, des Sports, de la Culture et des Arts, Paul Ulrich Kessany, n'a pas esquivé.

« Le Chef de l'État, Brice Clotaire Oligui Nguema,  a fait de la culture un pilier de la refondation nationale. Nous sommes en train de sortir ce secteur du gouffre», a-t-il déclaré, énumérant les chantiers en cours : recensement des artistes, délivrance des cartes professionnelles, renforcement du BUGADA, dialogue avec le patronat pour la création d'un fonds de soutien aux industries culturelles créatives "ICC".

« L'artiste gabonais sera reconnu comme un travailleur à part entière, avec des droits et des obligations », a promis le ministre.

Sur les perspectives, Kessany s'est voulu ambitieux : « La culture peut devenir un moteur de diversification. Nous y travaillons. »

Mais lorsqu'un journaliste lui demande comment financer cette ambition, la réponse se fait plus évasive : « Nous mobilisons des partenariats. L'État ne peut pas tout. »


Le point de vue de l'artiste : « On nous applaudit, puis on nous oublie »

Il a demandé l'anonymat. Il est auteur-compositeur-interprète, il vit à Libreville, il a joué à la Fête des cultures. Sa voix au téléphone est calme, presque résignée. « Chaque année, c'est le même scénario. On nous invite, on nous applaudit, on nous prend en photo avec les officiels. Puis on nous oublie jusqu'à l'année suivante. »

Il raconte les cachets versés en retard, les contrats verbaux, les diffusions radio non déclarées.

« Mes chansons passent sur les radios locales. Vous savez combien j'ai touché en droits d'auteur l'an dernier ? Rien. Pas un franc. Le BUGADA m'a dit que je n'étais pas enregistré. Mais pour m'enregistrer, il fallait un numéro fiscal, un compte bancaire professionnel, une carte professionnelle. La carte professionnelle n'existe pas encore. C'est le serpent qui se mord la queue. »

Il n'accuse pas le ministre. Il accuse le système. « Je ne demande pas la charité. Je demande qu'on me paie quand on joue ma  musique. C'est tout. »


Le potentiel : 560 milliards FCFA qui dorment. Et si le Gabon passait à côté d'un gisement ?

Une étude commanditée par la Commission économique des Nations unies pour l'Afrique (CEA) estimait en 2024 le potentiel annuel du secteur culturel et créatif gabonais à plus de 560 milliards de francs CFA, en intégrant la musique, le cinéma, les arts visuels, le design, le tourisme culturel et l'artisanat.

À l'échelle mondiale, le marché des ICC dépasse les 2 250 milliards de dollars. L'Afrique n'en capte qu'une fraction infime, moins de 3 %. Et le Gabon, dans cette fraction, est un nain.

« Le potentiel est là, mais il est virtuel », analyse Matsahanga. « Pour qu'il devienne réel, il faut trois choses : des statistiques fiables, une fiscalité adaptée, et une chaîne de valeur structurée. Aujourd'hui, nous n'avons aucune des trois. »

Le chercheur plaide pour la création d'un compte satellite de la culture dans la comptabilité nationale,  un outil technique qui permettrait enfin de mesurer ce que le secteur produit, emploie et rapporte. « Sans chiffres, pas de politique publique. Sans politique publique, pas d'industrie. C'est aussi simple que ça. »


L'appel à agir

La Fête des cultures 2026 a été un succès populaire. Les artistes ont joué, le public a répondu présent, les caméras ont tourné. Mais le lendemain, rien n'a changé.

Le Gabon a des lois. Il a des talents. Il a même, selon certaines estimations, le potentiel économique. Ce qui manque, c'est la volonté de compter, de financer et de reconnaître,  non pas en discours, mais en actes budgétaires.

« Le pétrole est extrait. La culture, elle, se cultive », résume l'artiste anonyme. « Mais on ne peut pas se contenter d'arroser. Il faut labourer.»   Une formule qui vaut tous les rapports.

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