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L'or artisanal : ce que le Gabon ne comptabilise jamais

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L'or artisanal : ce que le Gabon ne comptabilise jamais

Comment sortir l'or gabonais de l'ombre de l'informel, de la contrebande et des circuits transfrontaliers clandestins ? À l'heure où l'once d'or atteint des niveaux historiques, les 4 500 dollars, rapporte Reuters, le Gabon regarde s'envoler une richesse colossale. Dernier épisode en date : le gouvernement vient de suspendre l'ensemble de la petite mine aurifère, preuve que la filière échappe toujours largement à son contrôle.

Le sous-sol gabonais recèle une géologie aurifère exceptionnelle. Les gîtes primaires et alluviaux se concentrent dans un arc qui s'étend des massifs du nord-est jusqu'aux collines du sud-est, traversant le Woleu-Ntem, le Moyen-Ogooué, l'Ogooué-Ivindo, l'Ogooué-Lolo et le Haut-Ogooué, d'après une cartographie réactualisée chaque année par le ministère des Mines. Trois zones se distinguent par leur densité minière. Minkébé, à cheval entre l'Ogooué-Ivindo et le Woleu-Ntem, en est le gisement le plus emblématique et le plus problématique : enclavé au cœur d'un parc national de renommée mondiale, il attire depuis des années des orpailleurs camerounais, équato-guinéens, centrafricains, congolais et burkinabè. En mars 2021, la Cellule d'investigation, d'analyse et de renseignement (CIAR), unité d'élite de l'Agence nationale des parcs nationaux, interpellait sur le site de Ngama des orpailleurs de plusieurs nationalités qui avaient reconnu bénéficier de complicités au sein de l'administration locale.

Un réseau clandestin démantelé dans la Ngounié

C'est dans cette province de la Ngounié que le gouvernement a frappé le plus récemment.

Le ministère des Mines et des Ressources géologiques indique, dans un communiqué daté du 23 juin 2026, que l'ensemble des permis de recherche et d'exploitation relevant de la petite mine d'or a été suspendu, jusqu'à nouvel ordre, sur tout le territoire national. Cette décision fait suite à une opération conjointe des ministères des Mines et de la Défense, qui a permis, précise le même texte, le démantèlement d'un réseau d'exploitation illégale. Le ministre Sosthène Nguema Nguema y évoque des « pratiques minières irrégulières impliquant notamment des ressortissants étrangers opérant en violation flagrante des lois et règlements de la République gabonaise ». Le communiqué précise que la suspension doit permettre un audit exhaustif des titres miniers aurifères, une vérification de la conformité des permis existants et un renforcement des contrôles sur le terrain, en coordination avec les forces de défense et de sécurité. Aucune activité de prospection, de recherche ou d'exploitation ne pourra reprendre sans autorisation expresse du ministère ; les contrevenants s'exposent, précise le texte, à des sanctions prévues par la législation minière et pénale en vigueur.

Un écosystème de l'ombre, structuré mais informel

La filière mobilise une chaîne d'acteurs dont la majeure partie opère hors de tout cadre légal. Le code minier de 2019 distingue trois catégories : orpailleurs, collecteurs agréés et aides-artisans miniers [loi n°037/2019 portant Code minier]. Un décret de 2023 réserve en principe l'activité aux ressortissants gabonais, mais dans la pratique, la main-d'œuvre reste très largement étrangère. Au-dessus des orpailleurs, des collecteurs informels rachètent la production sur site, souvent contre des avances qui créent une dépendance financière maintenant les producteurs hors des circuits officiels, racontait en mars dernier un ancien orpailleur. Côté institutionnel, la Société Équatoriale des Mines (SEM) supervise les permis et pilote la Raffinerie gabonaise de l'or (RGO) de Nkok. Le ministère des Mines avait engagé, entre octobre 2023 et janvier 2024, une campagne de régularisation baptisée Expart, déployée dans sept provinces.

Un abîme fiscal documenté de longue date Le Projet de loi de finances rectificative (PLFR) 2026 retient une production officielle de 800 kg d'or, déjà le double des exercices précédents. La SEM elle-même estimait, dès 2023, la production réelle à 2 tonnes par an, rapporte un document interne de la société. Des acteurs du secteur avancent que 90 % de la production totale échapperait à toute déclaration, d'après les travaux d'un spécialiste du secteur ayant participé à une étude sur le sujet en 2020. Les exportations aurifères officielles seraient passées de 1,6 milliard FCFA en 2017 à 8,4 milliards FCFA en 2021, indique la BEAC. Sur la base du cours de l'or, une simulation interne à cette enquête indique qu'une tonne supplémentaire tracée par an représenterait environ 83 milliards FCFA de recettes additionnelles.

Des circuits qui traversent les frontières

L'or extrait à Minkébé, situé à la jonction des frontières camerounaise et équato-guinéenne, transiterait par les circuits de négoce de Douala avant de rejoindre les marchés de Dubaï, Genève ou Anvers, avait déclaré aux Échos de l'Éco, en janvier 2026, une experte de l'ONG spécialisée Swissaid. Ce phénomène est documenté à l'échelle de l'Afrique de l'Ouest et centrale par plusieurs organisations de la société civile suivant les flux d'or artisanal. Des dégâts environnementaux et sociaux tangibles

Les méthodes artisanales (batée manuelle, excavations, déviation de cours d'eau, usage du mercure) génèrent des dommages environnementaux considérables. Dans la région de Mayibouth (Ogooué-Ivindo), des chercheurs de l'Institute For Social Research in Africa (IFSRA) ont documenté, en 2024, une contamination généralisée des cours d'eau et des sols. Pour des milliers de familles rurales dans les provinces enclavées, l'orpaillage reste la seule source de revenus monétaires disponible.

Des politiques publiques en accélération, mais un historique d'annonces sans lendemain

En septembre 2018, l'ancien régime suspendait toutes les activités d'orpaillage artisanal. En 2021, l'opération Bayende visait à mettre fin à l'exploitation illicite. Le 20 septembre 2023, le ministre des Mines de l'époque, Hervé-Patrick Opiangah, annonçait, avec l'accord du président de la Transition Brice Clotaire Oligui Nguema, la levée de cette suspension, une décision confirmée par un communiqué officiel du ministère des Mines. En juin 2023, la Raffinerie gabonaise de l'or était inaugurée à Nkok, fruit d'un partenariat entre la SEM et la société londonienne Alpha. Le 8 octobre 2025, le président Oligui Nguema avait présidé une réunion de haut niveau sur le secteur aurifère et annoncé un audit complet et un système de surveillance par satellite. En 2026, le budget du ministère des Mines a été multiplié par plus de quinze, à 68,12 milliards FCFA, précise la loi de finances 2026, et la SEM s'était fixé l'objectif de générer 1 milliard de dollars de revenus d'ici 2030. La suspension du 23 juin 2026, elle, s'inscrit dans la continuité de cet audit annoncé en octobre 2025.

Les leviers d'une formalisation durable

L'expérience internationale suggère qu'un comptoir étatique d'achat de l'or, offrant un prix juste et une liquidité immédiate, reste un instrument efficace pour concurrencer les négociants informels. Le Mali, le Sénégal et la Tanzanie ont expérimenté des mécanismes proches, note la Banque mondiale. Un modèle de coopératives a permis de formaliser des mineurs artisanaux au Ghana et en Côte d'Ivoire, tandis que des obstacles structurels ont été documentés au Burkina Faso, précise l'institution financière. Le Rwanda, souvent cité comme le premier pays africain à avoir imposé une traçabilité complète de ses minéraux, rapporte le Petroleum and Gas Board, en constitue un modèle de référence.

La RGO de Nkok, un paradoxe à résoudre. La Raffinerie gabonaise de l'or fonctionnerait aujourd'hui très en dessous de sa capacité théorique, reconnaît la SEM. L'obtention d'une certification LBMA (London Bullion Market Association) est présentée comme la clé pour accéder aux marchés internationaux les plus exigeants, fait valoir la société.

L'or gabonais est à la croisée des chemins. Le contexte semble favorable : prix élevés, volonté politique affichée, outil de raffinage déjà construit. L'audit annoncé en 2025, la suspension de juin 2026, la réforme des coopératives et la certification LBMA sont, sur le papier, réunis comme outils. Reste, pour la rédaction, à sécuriser chaque chiffre avancé, et pour l'État, à assurer l'exécution.

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