Alors que les envois de fonds vers les pays à revenu faible ou intermédiaire ont atteint un niveau record en 2025, le Gabon figure parmi les économies africaines où les sorties de transferts dépassent les entrées. Un paradoxe qui s'explique par sa position de pays d'accueil de migrants, mais aussi par sa diaspora de près de 230 000 Gabonais établis principalement en France, au Cameroun, en Côte d'Ivoire et au Canada.
Les transferts d'argent des migrants changent d'échelle dans le monde. Selon le rapport Sending Money Home 2026 du Fonds international de développement agricole (FIDA), publié le 14 septembre, les flux destinés aux pays à revenu faible ou intermédiaire ont atteint 728,6 milliards de dollars en 2025, contre environ 375 milliards dix ans plus tôt. Ils ont ainsi progressé de 94 % depuis 2016, dépassant à la fois l'aide publique au développement mondiale et les investissements directs étrangers reçus par ces économies.
L'Afrique n'est pas restée à l'écart de cette dynamique. Les transferts reçus sur le continent ont atteint 124,2 milliards de dollars, soit une progression de 86 % en dix ans. Le FIDA estime par ailleurs qu'environ 233 milliards de dollars de transferts mondiaux sont désormais dirigés vers les zones rurales. Ces flux constituent pour les ménages une source de financement des dépenses courantes, mais aussi un moyen de faire face aux chocs et, dans certains cas, d'épargner ou d'investir.
Le Gabon, un cas particulier
Le cas gabonais tranche avec celui des économies africaines fortement dépendantes de l'argent envoyé par leur diaspora. Dans la Communauté économique des États de l'Afrique centrale (CEEAC), les transferts représentaient en moyenne 1,1 % du PIB régional en 2023. Mais le Gabon, avec l'Angola, affichait cette année-là un solde net négatif des transferts, de -0,76 % du PIB pour le Gabon. Autrement dit, les flux d'argent envoyés depuis le pays vers l'étranger étaient supérieurs aux fonds reçus.
Cette situation révèle une dynamique complexe. D'un côté, la diaspora gabonaise, estimée à environ 230 000 personnes, soit près de 6,5 % de la population nationale selon les données du RGPL 2026, envoie des fonds depuis l'étranger. Selon la Banque centrale des États de l'Afrique centrale (BEAC), ces transferts atteignent approximativement 150 milliards de francs CFA annuellement.
De l'autre, le Gabon accueille une importante population étrangère. Selon le Recensement général de la population et du logement (RGPL) 2026, présenté en septembre 2026, le pays compte 1 200 256 résidents étrangers sur 3 518 621 habitants, soit 34,1 % de la population. Ces travailleurs étrangers envoient eux aussi des fonds vers leur pays d'origine, creusant le déficit net des transferts.
Les Gabonais de la diaspora sont concentrés en France, au Cameroun, en Côte d'Ivoire et au Canada. Depuis janvier 2025, la loi N° 001/2025 portant Code Électoral a créé deux sièges de députés de l'étranger, reconnaissant institutionnellement le poids politique et économique de cette communauté. Cette reconnaissance intervient alors que le pays cherche à mobiliser les compétences et les investissements de sa diaspora.
Le numérique accélère les flux
L'évolution récente des services financiers pourrait toutefois modifier progressivement les circuits de transfert. Au Gabon, l'activité du mobile money a progressé en 2025. Selon la Direction générale de l'Économie et de la Politique fiscale, le chiffre d'affaires du secteur a augmenté de 16,9 % sur un an, tandis que le volume global des transactions progressait de 11,4 %. La croissance a notamment été soutenue par les transferts internationaux et la digitalisation des paiements.
À l'échelle mondiale, le FIDA observe la même transformation : plus de la moitié des transferts sont désormais initiés par voie numérique, depuis un téléphone ou une plateforme en ligne. Mais l'opération n'est pas toujours entièrement dématérialisée de bout en bout : seulement 35 % des services analysés en 2025 permettaient un parcours entièrement numérique, de l'envoi à la réception par le bénéficiaire. Le coût et l'accessibilité des opérations restent donc des enjeux importants.
Un enjeu stratégique pour l'économie gabonaise
Pour le Gabon, la question dépasse ainsi le simple volume d'argent entrant ou sortant. Elle touche à la capacité du système financier à capter, formaliser et orienter ces flux. Dans un pays où les transferts nets sont négatifs, l'enjeu est autant de réduire le coût des opérations que de mieux comprendre leur destination et leur impact sur les ménages, l'épargne et l'investissement.
Le rapport du FIDA invite précisément les États, les régulateurs et les institutions financières à rendre les transferts moins coûteux et plus transparents, tout en facilitant l'accès des bénéficiaires à l'épargne, à l'assurance, au crédit et à l'investissement.
Pour le Gabon, cela pose une question simple mais stratégique : comment transformer les flux de la mobilité africaine, ceux envoyés par la diaspora comme ceux reçus des migrants étrangers, en levier de financement de l'économie, plutôt qu'en simple mouvement de capitaux vers l'extérieur ? La réponse passe à la fois par la réduction des frais de transfert, l'inclusion financière des bénéficiaires et une meilleure canalisation de ces ressources vers l'investissement productif.