Files d'attente à Libreville, ventes plafonnées à 15 litres, stations fermées : la pénurie de gasoil met en lumière la fragilité de la chaîne aval gabonaise. Le pays produit du brut, mais raffine peu et importe le complément, ce qui l'expose aux aléas du marché mondial.
À Libreville, des automobilistes campent depuis plusieurs devant les stations-essences, et les taxis, premiers pénalisés, peinent à trouver du gasoil. Le ministère du Pétrole parle d'une baisse des stocks chez les distributeurs ; les responsables de l'aval pétrolier invoquent le retard d'un navire importé, accosté dans la nuit du 3 au 4 octobre. Aucun des deux n'explique pourquoi les réserves n'ont pas absorbé ce retard.
Du brut abondant, peu de raffinage
Le pétrole fournit environ 60 % des recettes fiscales et plus de 80 % des recettes d'exportation, selon la Banque mondiale, avec quelque 220 000 barils extraits par jour en août, d’après une enquête de Reuters. Mais exporter du brut ne revient pas à disposer de gasoil. La Sogara, unique raffinerie du pays, basée à Port-Gentil, a traité 13 000 barils par jour entre 2023 et 2024, selon l’OPEP, soit environ 6 % de la production.
Simple unité en service depuis 1967, elle a vu son activité reculer de 15,2 % sur un an au premier trimestre 2026. La part de la demande qu'elle couvre varie de 28 %, selon une note de l’OPEP, datant de 2023 à 80 %, et aussi d’après, le ministère du Pétrole, écart qui trahit un manque de données publiques. Chargée depuis 2020 d’importer le complément, elle fait des cargaisons un pilier de la sécurité d’approvisionnement.
Ce qui est établi, ce qui reste à expliquer
Trois éléments sont confirmés : les stocks ont reculé chez les distributeurs, les réserves de la SGEPP ont été mobilisées et un navire a pris du retard. Le contexte international est tendu : selon Reuters, l'écart entre le prix du diesel et celui du brut a atteint 102,20 dollars le baril le 17 août sur les marchés américains, et la Russie a prolongé jusqu'au 30 septembre l'interdiction d'exporter son gasoil. Reste à expliquer pourquoi les stocks étaient si bas. Les chiffres récents manquent : la SGEPP visait entre 2021 et 2022 une autonomie de douze jours en gasoil, contre trois auparavant, quand l'Ouganda annonçait en mars 21 jours de diesel (Reuters). Des ruptures similaires avaient déjà été signalées en 2015, 2018 et 2022. Cette récurrence suggère un enjeu structurel, sans permettre d'en désigner la cause.
Quatre modèles africains
Le Nigeria montre qu'une grande capacité ne suffit pas toujours : Dangote (650 000 barils/jour) tourne à plein régime depuis début 2026, mais le pays importait 63 % de son diesel en 2025 (NMDPRA). La Côte d'Ivoire, avec la SIR (75 000 barils/jour), alimente la région. Le Ghana a relancé Tema (45 000 barils/jour) fin 2025 et importe encore 65 000 barils/jour de gasoil (Kpler). Le Cameroun, sans raffinerie depuis 2019, a vu sa facture de diesel importé grimper de plus de 60 % entre février et mai 2026, selon les données fournies par Reuters.
Le vrai enjeu : l'aval
Une rupture de gasoil frappe taxis, transport de marchandises, groupes électrogènes et chantiers : coûts logistiques, prix et heures perdues en files s'accumulent, et le choc devient macroéconomique s'il dure. La Sogara prévoit 1,25 million de tonnes d'ici 2027, puis 2,77 millions. Mais le levier budgétaire est contraint : selon la Banque mondiale (revue du 29 septembre), les subventions aux carburants ont atteint près de 1 % du PIB en 2024, soit environ 126 milliards FCFA, et 96 % profiteraient aux ménages aisés.
Prévues à 12 milliards FCFA en 2026, elles ont été portées à 55 milliards par le collectif budgétaire. Aucun lien direct avec la pénurie n'est établi, mais l'arbitrage vaut aussi pour les stocks, le stockage et la logistique : l'enjeu n'est pas d'avoir plus de pétrole, mais une chaîne capable d'absorber un retard de navire.