Radiations de magistrats, audit de la Nyanga, convocations d’entreprises, placement sous mandat de dépôt dans l’affaire Damas-Aléka : le Gabon affiche les stigmates d’une campagne anticorruption inédite. Mais la rupture annoncée avec l’impunité tiendra-t-elle face aux arbitrages politiques ?
Quelque chose s’est produit le 25 août à Libreville qui, pendant longtemps, aurait paru inconcevable. Le Conseil supérieur de la magistrature, réuni en session disciplinaire, a prononcé la radiation de trois hauts magistrats : Leïla Létitia Ayombo Moussa, ancienne juge d’instruction spécialisée et directrice de la Gestion des Sceaux et Symboles de la République ; Urbain Massala, substitut général à la Cour d’appel de Mouila ; et Eddy Narcisse Minang, procureur général près la Cour d’appel de Libreville.
Les griefs retenus, liés notamment aux obligations de réserve, d’honneur, de dignité et de probité, demeurent volontairement génériques. Pour la première magistrate, l’affaire s’est cristallisée autour d’une vidéo jugée compromettante. Pour les deux autres, les décisions disciplinaires n’ont pas été publiquement détaillées au-delà des formulations statutaires. Ce flou appelle à la prudence. Ces sanctions restent susceptibles de recours devant le Conseil d’État. Le contentieux pourrait donc apporter des précisions sur les faits reprochés et les conditions dans lesquelles les décisions ont été prises.
Mais le message institutionnel, lui, est limpide. Dix magistrats au total avaient été convoqués. Trois ont été radiés. Pour la première fois depuis longtemps, la magistrature gabonaise entreprend de se juger elle-même avec une rigueur qui contraste avec des années de complaisance interne. Le syndicat des magistrats a aussitôt dénoncé des sanctions « disproportionnées » et un système judiciaire « dépourvu de moyens ». Légitime protestation professionnelle ou crainte que ce précédent ouvre un champ de comptes à rendre jusque-là inédit ?
La question n’est pas rhétorique. Ces radiations interviennent à un moment où la justice gabonaise est directement impliquée dans une campagne anticorruption plus large. Elles en sont, à la fois, un symptôme et potentiellement un instrument.
La Nyanga : où sont les milliards ?
C’est dans ce contexte qu’une autre affaire ressurgit, plus visuelle et plus immédiate. La dotation spéciale de 7 milliards de francs CFA accordée à la province de la Nyanga revient sous les feux des projecteurs.
En septembre 2023, lors des festivités de l’Indépendance, le chef de l’État avait annoncé cette enveloppe pour la province. L’objectif affiché était de financer des infrastructures locales, avec une implication des acteurs de la province dans le choix des projets et des entreprises. Jonathan Ignoumba, alors coordinateur politique provincial, avait défendu ce dispositif comme un mécanisme de décentralisation : des comités départementaux devaient sélectionner les projets et les entreprises chargées de leur réalisation.
Dès 2024, l’audit de la Task Force s’en était mêlé. Puis vinrent les observations de terrain. Le nom de Lionel Giovani Boulingui, activiste citoyen et porte-parole du parti Ensemble pour le Gabon, s’est imposé dans cette controverse. Smartphone en main, il a sillonné la Nyanga pour documenter des chantiers à l’arrêt ou partiellement exécutés. Ses vidéos ont circulé, déplaçant le débat des documents administratifs vers une question beaucoup plus concrète : qu’est-il réellement sorti de terre ?
L’activiste s’était lui-même retrouvé brièvement en garde à vue fin août, après la diffusion de l’une de ces vidéos, avant d’être libéré. Il avait annoncé son intention de poursuivre son activité de « contrôle citoyen ».
Le dossier aurait pu rester administratif, technique, confiné aux échanges entre responsables politiques et services de l’État. Il est devenu public. Le 2 septembre, la Vice-présidence du gouvernement, par la voix d’Hermann Immongault, a convoqué, avec présence obligatoire, les responsables de 21 entreprises attributaires de marchés financés sur cette dotation.
Speednet, KM BTP, M&F Afrique Consult, Bakita & Frères, Direct7Vice, EGET, ESTTM & Company, Gunas Service, Gabi Service, Gabon Consult, GBT Infrastructure, Imar BTP, Medi Service Gabon, Mugobusti, SCK BTP, SDM, SMF, SBD, Socob et Aljana figurent notamment parmi les sociétés convoquées. Le communiqué n’avait pas précisé l’objet exact de la rencontre ni les éventuelles suites. Rendre des comptes ? Justifier l’utilisation des fonds ? Faire le point sur l’exécution des marchés ? Derrière ces 21 convocations, une question devient difficile à contourner : sur les 7 milliards de francs CFA engagés, quels travaux ont effectivement été exécutés, à quel niveau et conformément à quels engagements ?
Damas-Aléka : du chantier au tribunal
Un autre dossier illustre cette nouvelle logique de responsabilité. Celui du monument Georges-Damas-Aléka, sur le front de mer de Libreville.
L’architecte Erick Mauro Nguémah, chargé du projet et ancien président de l’Ordre gabonais des architectes, a été placé sous mandat de dépôt le 14 août 2026, après une première interpellation le 27 juillet. La décision est intervenue alors que le chantier accusait d’importants retards et que le chef de l’État avait exigé son achèvement avant les cérémonies du 17 août.
Le dossier est désormais judiciaire. Les sources disponibles évoquent une procédure liée à l’exécution du marché public et à des soupçons de mauvaise gestion ou de non-respect des engagements contractuels. Mais les motifs précis doivent être établis par l’instruction. Le placement sous mandat de dépôt n’équivaut pas à une condamnation et Erick Mauro Nguémah demeure présumé innocent.
L’affaire est néanmoins révélatrice. Après les rappels à l’ordre, les inspections et les ultimatums, un retard dans l’exécution d’un chantier public peut désormais déboucher sur une procédure judiciaire. Le symbole est d’autant plus fort que le monument Damas-Aléka, dédié à l’auteur de l’hymne national « La Concorde », devait constituer l’un des ouvrages emblématiques des célébrations de l’Indépendance.
L’ombre des fêtes tournantes
Ces dossiers ne surgissent pas ex nihilo. Ils résonnent avec un passé politique dont le Gabon peine à se libérer. Dans les années 2000 et 2010, les « fêtes tournantes », ces célébrations provinciales de l’Indépendance financées par le Trésor, avaient donné lieu à de nombreuses interrogations sur la gestion des fonds publics.
Des centaines de milliards de francs CFA avaient été mobilisés, tandis que certains projets étaient restés inachevés ou n’avaient pas produit les résultats annoncés. Des audits avaient été réalisés, des procédures engagées, mais les poursuites avaient longtemps buté sur les obstacles procéduraux et, surtout, sur les rapports de force politiques.
Le dossier actuel de la Nyanga prolonge cette question sous une forme nouvelle. Ce ne sont plus seulement les responsables politiques qui sont au centre des interrogations. Les entreprises chargées d’exécuter les marchés sont désormais appelées à s’expliquer. Après les responsables politiques, les audits et le contrôle citoyen, l’attention se concentre sur les opérateurs privés qui transforment les décisions budgétaires en réalisations concrètes.
Le changement et le doute
Peut-on dès lors affirmer que le Gabon a rompu avec son passé d’impunité ? Les signaux sont visibles. Des magistrats sont sanctionnés. Des responsables publics sont auditionnés. Des entreprises sont convoquées. Des dossiers de gestion publique passent du terrain administratif au terrain judiciaire. Le contrôle citoyen, longtemps marginal ou ignoré, acquiert une visibilité nouvelle. Et pourtant, plusieurs questions demeurent ouvertes.
D’abord, l’indépendance de la justice. Les magistrats radiés ont-ils pu faire valoir pleinement leurs droits de la défense ? Les procédures disciplinaires ont-elles respecté toutes les garanties légales ? Ces sanctions renforcent-elles la crédibilité de l’appareil judiciaire ou risquent-elles, au contraire, de nourrir le soupçon d’une justice soumise aux rapports de force ?
Ensuite, l’équité des contrôles. La campagne anticorruption touche-t-elle réellement tous les niveaux de responsabilité ou sélectionne-t-elle certaines cibles ? Les mêmes principes seront-ils appliqués aux responsables politiques, aux hauts fonctionnaires, aux entreprises et aux autres acteurs intervenant dans la chaîne de la dépense publique ?
Enfin, les résultats. Les convocations des entreprises de la Nyanga déboucheront-elles sur des restitutions, des sanctions ou des poursuites ? L’affaire Damas-Aléka établira-t-elle des responsabilités au terme de l’instruction ? Les sanctions contre les magistrats seront-elles confirmées ou contestées devant les juridictions compétentes ? C’est à ces réponses que se mesurera la portée réelle de la campagne actuelle.
La fenêtre qui se ferme
Le contraste entre hier et aujourd’hui existe. Les soupçons autrefois tolérés, occultés ou niés sont désormais exposés publiquement. Des responsables doivent s’expliquer. Des entreprises sont convoquées. Des citoyens documentent les réalisations publiques et interpellent les pouvoirs publics. Mais cette rupture ne sera véritable que si elle s’inscrit dans la durée et s’applique à tous.
La véritable épreuve sera donc moins celle des annonces que celle des suites. Une campagne anticorruption ne se mesure ni au nombre de convocations ni au nombre de personnes placées en détention. Elle se mesure à sa capacité à établir les faits, à garantir les droits de la défense, à sanctionner les responsables lorsque les faits sont établis et à obtenir, le cas échéant, la restitution des fonds publics.
Le Gabon a peut-être commencé à tourner une page. Mais les premières lignes de la nouvelle ne suffisent pas encore à confirmer que le livre change réellement. Si la justice commence enfin à regarder de plus près la gestion de l’argent public, le Gabon sera confronté à l’épreuve la plus difficile : démontrer que la loi s’applique à tous. Ou cette campagne anticorruption restera-t-elle une nouvelle séquence politique dont l’issue dépendra, en dernier ressort, de la volonté du pouvoir de se soumettre lui-même aux règles qu’il entend désormais faire respecter ?