Dans moins de quatre mois, le Gabon va vivre ce que peu de nations africaines ont osé tenter : fermer ses frontières aux poulets de chair importés. Une décision qui, vue d’Europe ou d’Amérique, pourrait sembler relever de l’utopie. Pourtant, depuis le Conseil des ministres du 30 mai 2025, le président Brice Clotaire Oligui Nguema a acté une date butoir : le 1er janvier 2027, plus un seul poulet congelé en provenance du Brésil, d’Europe ou d’ailleurs ne foulera le sol gabonais.
Pourquoi cette audace ? Parce que le Gabon, comme beaucoup de pays africains, est depuis des décennies un supermarché à ciel ouvert pour la volaille étrangère. Entre 2020 et 2024, le pays importait en moyenne 55 000 tonnes de poulet par an, pour un coût annuel oscillant entre 65 et 80 milliards de FCFA. Certaines sources de la FAO évoquent même près de 74 319 tonnes sur la même période. Pendant ce temps, la production locale plafonnait à 4 000 tonnes par an. Le constat est brutal : 95 % de la viande de volaille consommée au Gabon venait de l’étranger.
« Manger ce qu’on produit », voilà le mantra que la ministre de l’Agriculture, Odette Polo épouse Pandzou, martèle sur toutes les chaînes. Mais entre le slogan et la réalité, il y a un gouffre que les autorités entendent combler à coups de milliards et de sueur.
120 000 tonnes, 40 000 emplois : le grand soir de l’aviculture
L’ambition affichée est vertigineuse : passer de 4 000 à 120 000 tonnes de production nationale annuelle. Pour y parvenir, l’État a débloqué un budget de 280 milliards de FCFA, dont 50 % directement issus des caisses publiques. Le plan gouvernemental prévoit la création d’environ 40 000 emplois directs et indirects sur l’ensemble de la chaîne de valeur avicole. Des fermes locales , six au total, réparties dans les provinces de l’Estuaire, du Moyen-Ogooué, de la Ngounié, du Haut-Ogooué, de l’Ogooué-Maritime et du Woleu-Ntem, devraient à elles seules produire 65 000 tonnes par an.
Mais dans l’immédiat, le chemin est semé d’embûches. Le seul couvoir en grande capacité du pays, la SMAG, produit en moyenne 400 000 poussins par an, dont seulement 150 000 poussins de chair. Pour 150 éleveurs nationaux sélectionnés dans le cadre du Plan Opérationnel d’Urgence de la Filière Avicole (POUFA), les besoins sont estimés à 562 400 poussins chairs pour deux bandes d’ici janvier 2027. Bref, la SMAG ne peut pas y arriver seule. Solution de repli : importer stratégiquement des poussins jusqu’à ce que les couvoirs locaux montent en régime. Une ironie que les défenseurs de la souveraineté alimentaire préfèrent ne pas commenter.
La « pandémie silencieuse » dans l’assiette
Là où le projet gabonais se distingue des simples mesures protectionnistes, c’est par l’attention portée à la santé animale, un angle mort trop souvent négligé dans les politiques agricoles africaines.
Le 28 août dernier, l’Ordre des médecins vétérinaires du Gabon, en partenariat avec VET SPEED, MEDIVET et le Groupement d’Intérêt Avicole, a organisé un webinaire sur un sujet qui fait frémir l’Organisation mondiale de la santé : la Résistance aux Antimicrobiens (RAM). Qualifiée par l’ONU de « pandémie silencieuse », elle figure parmi les dix plus grandes menaces pour la santé publique mondiale.
Le Dr Bertony Otoro, président de l’Ordre des vétérinaires, a été sans détour : « Un animal mal soigné ou un médicament mal contrôlé peut entraîner des crises sanitaires majeures. L’antibiorésistance détruit l’efficacité des soins et menace directement la santé humaine ». Une mise en garde qui n’a rien de théorique. Une étude menée au Gabon a révélé une résistance élevée à la tétracycline chez 69 % des Enterococcus faecium et 65 % des Enterococcus hirae dans les élevages locaux.
Produire plus, oui. Mais produire mieux, impérativement. Le représentant de VET SPEED et MEDIVET, le Dr Daniel Obame, a comparé l’élevage à un avion : « Pour le piloter sans risque, il faut des qualifications précises ». La mise en place d’un Réseau National de Pharmacovigilance Vétérinaire et l’opérationnalisation complète d’un Laboratoire National de Santé Animale sont posées comme conditions sine qua non.
Une logistique digne d’une opération militaire
Interrogé sur les défis pratiques, le directeur général de l’Élevage, Jean-Jacques Mouyabi, ne cache pas l’ampleur de la tâche. La logistique, ce mot qui fait trembler les planificateurs a été prise très au sérieux. Le ministère a signé un protocole d’accord avec la Centrale d’achat du Gabon. Pour la distribution des intrants, l’armée sera mobilisée « afin de minimiser les casses ». Des zones tampons sont prévues pour stocker les aliments avant leur distribution aux éleveurs. On n’est plus dans la simple politique agricole, on frôle l’opération de guerre économique. « C’est une première pour le pays de commander autant d’intrants », reconnaît M. Mouyabi.
Le gouvernement a également élaboré trois arrêtés pour encadrer la biosécurité, le transport et le bien-être des volailles. Des équipes mixtes: direction générale de l’élevage et services provinciaux, seront déployées pour des missions de suivi sanitaire et zootechnique dans les 150 fermes intégrées.
Le Sénégal en modèle, la réalité en juge
Le Gabon ne part pas de zéro. Il regarde vers l’ouest, vers le Sénégal, ce pays qui a interdit les importations de volaille congelée depuis 2005. En vingt ans, le Sénégal a construit une filière intégrée couvrant couvoirs, alimentation animale, élevage, transformation et distribution. Le ministre gabonais de l’Agriculture, Pacôme Kossy, s’est rendu à Dakar en mars 2026 pour s’inspirer de ce modèle. « Nous allons co-construire une filière performante », a promis son homologue sénégalais.
Mais transplanter un modèle ne suffit pas. Au Gabon, les coûts de production restent élevés : le kilogramme de poulet local se vend entre 4 000 et 4 500 FCFA, contre environ 1 000 FCFA pour le poulet importé. L’alimentation animale représente à elle seule plus de 60 % des charges des aviculteurs. Le gouvernement mise sur le développement local de la culture du maïs et du soja pour réduire cette facture.
Le visage humain d’une révolution silencieuse
Derrière les chiffres et les protocoles, il y a des hommes et des femmes. 150 éleveurs sélectionnés dans le cadre du POUFA, répartis dans les neuf provinces. Des techniciens en formation, des ingénieurs déployés sur le terrain. Et des milliers de consommateurs qui, à partir de janvier, devront peut-être payer plus cher leur poulet, mais qui sauront, c’est du moins la promesse que ce qu’ils ont dans l’assiette est « made in Gabon ».
Jean-Jacques Mouyabi a listé les indicateurs de performance qui seront mesurés au quotidien : quantité de poulet produit par cycle, quantité d’aliments consommée, taux de mortalité dans les élevages, nombre de poulets abattus après 45 jours d’élevage. Une batterie de données qui permettra de savoir, en temps réel, si le pari est en train de réussir ou de s’effondrer.
Un pari souverainiste, une question de survie
À quatre mois de l’échéance, le Gabon s’apprête à vivre une expérience inédite. Réussira-t-il à nourrir ses 2,3 millions d’habitants sans recourir au poulet brésilien ? Les sceptiques rappellent que la production locale ne couvre actuellement que 2,7 % de la demande. Les optimistes, eux, voient dans cette décision un tournant historique pour l’économie du pays.
Une chose est sûre : en janvier 2027, les supermarchés de Libreville ne seront plus approvisionnés comme avant. L’armée livrera des intrants, les vétérinaires traqueront l’antibiorésistance, et les 150 éleveurs sélectionnés auront la pression du pays tout entier sur leurs épaules. Et si, au bout du compte, le poulet gabonais se révélait plus cher, moins tendre, ou simplement différent, et bien, les Gabonais apprendront à l’aimer. Parce que la souveraineté alimentaire, c’est aussi cela : assumer le goût de sa propre production, même quand elle n’a pas le même fumet que celle qui venait de l’autre côté de l’Atlantique.
Comme l’a si bien résumé le ministre de l’Agriculture : « Les Gabonais doivent manger ce qu’ils produisent et avoir du propre dans leur assiette ». Reste à savoir si l’assiette sera pleine. Le compte à rebours est lancé.