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L'Afrique veut financer sa croissance avec son épargne

L'Afrique veut financer sa croissance avec son épargne

Pendant longtemps, le financement du développement africain s'est résumé à une équation presque immuable : attirer davantage d'investissements étrangers, mobiliser l'aide publique au développement ou accéder aux marchés internationaux. Cette vision est aujourd'hui en train d'évoluer. Réunis à Accra (Ghana), du 29 au 31 juillet, à l'occasion d'une table ronde régionale consacrée à l'intégration des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) dans les marchés financiers africains, les régulateurs du continent ont défendu une idée simple mais stratégique : une partie des ressources nécessaires au financement de la croissance existe déjà en Afrique. Le défi consiste désormais à mieux orienter cette épargne vers l'économie productive.

Une nouvelle lecture du financement du développement

Dans son communiqué de synthèse, la Commission de surveillance du marché financier de l'Afrique centrale (COSUMAF) estime que « le principal défi du développement des marchés financiers africains réside désormais moins dans la mobilisation de nouvelles ressources que dans la réallocation plus efficace des capitaux domestiques existants ». Cette affirmation marque une évolution importante dans la manière d'aborder le financement du développement.

Les banques, les compagnies d'assurance et surtout les fonds de pension africains gèrent des volumes d'actifs en constante progression. Pourtant, une part significative de cette épargne demeure investie dans des obligations souveraines ou des placements à faible risque, plutôt que dans les entreprises, les infrastructures, l'innovation ou les projets liés à la transition énergétique.

L'enjeu n'est donc plus uniquement d'accroître l'épargne disponible, mais de créer un environnement réglementaire et financier permettant à ces capitaux de soutenir davantage l'investissement productif.

Une réponse à la raréfaction des financements extérieurs

Cette réflexion intervient dans un contexte international moins favorable. Depuis plusieurs années, la remontée des taux d'intérêt mondiaux renchérit le coût de la dette publique, tandis que les flux internationaux de capitaux se montrent plus volatils. Les financements concessionnels se raréfient et les investisseurs internationaux deviennent plus sélectifs.

Dans ce contexte, développer des marchés financiers capables de mobiliser l'épargne locale apparaît comme un enjeu de souveraineté économique. Une économie qui finance une plus grande partie de sa croissance grâce à ses propres ressources est mécaniquement moins exposée aux chocs financiers extérieurs.

Les besoins demeurent toutefois considérables. Selon les estimations de la Banque africaine de développement, le déficit annuel de financement des infrastructures en Afrique se situe entre 130 et 170 milliards de dollars, avec un manque de financement évalué entre 68 et 108 milliards de dollars chaque année. L'épargne domestique ne pourra donc pas remplacer les investissements directs étrangers ni les financements internationaux, mais elle peut en devenir un complément stratégique.

Les critères ESG changent de dimension

Autre enseignement de cette rencontre : les critères ESG ne sont plus perçus uniquement comme un instrument de responsabilité sociétale.

La COSUMAF souligne que les régulateurs africains considèrent désormais les risques climatiques, sociaux et de gouvernance comme des facteurs susceptibles d'influencer directement la valeur des actifs financiers, la stabilité des marchés et la protection des investisseurs.

Cette évolution rapproche progressivement les marchés africains des standards internationaux, tout en répondant à une demande croissante des investisseurs institutionnels, de plus en plus attentifs aux risques extra-financiers.

Les discussions ont également porté sur une adoption progressive des normes internationales de reporting de durabilité, notamment les référentiels IFRS S1 et IFRS S2. L'objectif est d'améliorer la transparence des entreprises sans imposer des exigences disproportionnées à des marchés encore en phase de développement.

Un défi particulier pour la CEMAC

Cette réflexion revêt une importance particulière en Afrique centrale. Dans la CEMAC, le financement de l'économie repose encore largement sur le crédit bancaire. Les marchés de capitaux restent relativement peu profonds, limitant les possibilités pour les entreprises de lever directement des fonds auprès des investisseurs.

Le développement de la Bourse des valeurs mobilières de l'Afrique centrale (BVMAC) et la montée en puissance des investisseurs institutionnels pourraient progressivement diversifier les sources de financement des entreprises régionales. Pour des pays comme le Gabon, engagés dans une stratégie de transformation locale des ressources minières, forestières et agricoles, cette évolution pourrait offrir des solutions de financement mieux adaptées aux besoins de long terme.

Cette réorientation de l'épargne soulève néanmoins un débat.

Si les fonds de pension et les compagnies d'assurance privilégient aujourd'hui les obligations souveraines, ce n'est pas uniquement par manque d'opportunités. Ces placements répondent également à des exigences prudentielles et offrent généralement un niveau de risque plus faible que les investissements dans les entreprises ou les infrastructures.

Le véritable défi consiste donc à développer des marchés suffisamment transparents, liquides et bien régulés pour offrir aux investisseurs institutionnels des opportunités conciliant sécurité financière et rendement à long terme.

Vers un nouveau modèle de financement ?

Présidente de la COSUMAF, Jacqueline Adiaba-Nkembé a rappelé que cette transformation ne pourra réussir qu'en conciliant innovation financière, protection des investisseurs et renforcement des capacités des autorités de supervision. Elle a également insisté sur la nécessité d'approfondir la coopération entre les régulateurs africains afin d'accompagner l'émergence d'une finance durable adaptée aux réalités du continent.

Au-delà des aspects techniques, la rencontre d'Accra traduit surtout un changement de paradigme. Pendant plusieurs décennies, le développement africain s'est largement construit autour de la recherche de capitaux extérieurs. Les régulateurs défendent désormais une approche plus équilibrée : mobiliser davantage les ressources financières déjà disponibles sur le continent tout en continuant à attirer les investisseurs internationaux.

Si cette stratégie se concrétise, elle pourrait progressivement transformer le modèle de financement de l'Afrique. Le continent ne cesserait pas d'avoir besoin des capitaux étrangers, mais il renforcerait sa capacité à financer lui-même une partie de sa croissance, de ses infrastructures et de son industrialisation. Une évolution qui constituerait un pas supplémentaire vers une plus grande souveraineté économique.

 

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