Un ingénieur démissionne d'Anthropic en affirmant que l'IA pourrait « tous nous tuer » d'ici dix ans. Le pape Léon XIV, lui, mettait déjà en garde contre une nouvelle tour de Babel numérique. Un même constat : ce pouvoir échappe à ses propres bâtisseurs, et le Gabon n'est assis à aucune des tables où il se décide.
Le 9 septembre 2026, Jacob Coxon, 27 ans, a démissionné d'Anthropic. Sur X, il a résumé ce qui l'a poussé à partir : « Les gens qui construisent l'IA croient sincèrement qu'elle pourrait tous nous tuer d'ici la fin de la décennie. » Son ancien collègue Evan Hubinger, responsable de la sécurité chez Anthropic, a confirmé une partie de son inquiétude, évaluant lui-même à plus de 10 % le risque que ces technologies causent l'anéantissement de l'humanité dans les dix prochaines années.
L'histoire a fait le tour du monde, entre effroi sincère et récupération complotiste. Mais s'arrêter à la question « l'IA va-t-elle nous tuer ? » revient à se tromper de sujet. Ce que révèle vraiment cette démission, c'est que les personnes qui construisent ces systèmes admettent elles-mêmes ne plus savoir où elles les mènent, et qu'elles continuent, chacune par peur d'être dépassée par l'autre. C'est une question de pouvoir, pas de science-fiction.
Une tour que ses propres bâtisseurs ne maîtrisent plus
Quatre mois plus tôt, le 15 mai 2026, Léon XIV publiait sa première encyclique, Magnifica Humanitas. Il y ouvre son propos par une image biblique : la tour de Babel, cette œuvre commune bâtie par orgueil et par peur d'être dispersée, qui finit par s'effondrer dans l'incompréhension mutuelle. Il écrit que le contrôle des plateformes et de la puissance de calcul « n'appartient pas aux États, mais à de grands acteurs économiques et technologiques », et que « nous tous, y compris ceux qui les conçoivent, en savons peu sur leur fonctionnement réel ». C'est exactement ce que Jacob Coxon vient de confirmer depuis l'intérieur : une course entre deux entreprises qui, selon lui, « jouent avec nos vies », sans qu'aucune ne veuille ralentir la première.
La vraie fracture n'est pas l'homme contre la machine
Léon XIV le dit sans détour : aucun système d'IA n'est neutre. Chaque architecture reflète des choix faits par un nombre restreint d'acteurs, essentiellement privés, situés dans une poignée de pays. La question qui compte n'est donc pas « l'IA va-t-elle nous tuer ? », mais : qui décide de ce qu'elle devient, et qui en est structurellement absent ? Pour le Gabon, comme pour la plupart des économies du Sud, la réponse est déjà connue : nous recevons une technologie façonnée ailleurs, puis nous en gérons les conséquences sur notre marché du travail et notre système éducatif.
Ce que propose, concrètement, l'encyclique
Léon XIV avance des critères précis : toute automatisation devrait s'accompagner de mesures vérifiables de reconversion professionnelle, sans en reporter le coût sur les seuls individus ; le PIB devrait être complété par des indicateurs mesurant la dignité du travail. Il met en garde contre les « économies hybrides », où coexistent travail sous-payé et automatisation partielle, réservoirs de précarité. L'Union africaine, avec sa stratégie continentale sur l'IA adoptée en 2024, vise justement à permettre aux pays africains de « s'auto-gérer » plutôt que de simplement subir. Reste à savoir où se situe précisément le Gabon dans cette dynamique.
Bâtir Babel, ou poser ses propres pierres
L'autre image de l'encyclique, moins commentée, est celle de Néhémie reconstruisant les murs de Jérusalem : non un homme seul, mais des familles, chacune responsable d'un tronçon de mur. C'est la vraie question à poser à nos décideurs et à notre système éducatif : rester spectateurs d'une tour que d'autres bâtissent, ou commencer à poser nos propres pierres, régulation, formation aux métiers de la donnée, souveraineté numérique ? Jacob Coxon a choisi de descendre de l'échafaudage. Le Gabon, lui, n'a pas encore eu le choix d'y monter.