Le 17 janvier 2025, au port d'Owendo, un cargo débarque mille bovins embarqués douze jours plus tôt au Brésil, direction le ranch de Ndende. Faire venir du bétail par bateau depuis l'autre bout de l'Atlantique pour reconstituer un cheptel national : l'image a quelque chose de neuf, mais le ranch qui l'accueille, lui, ne l'est pas.
Le Gabon compte près de 5 millions d'hectares de terres cultivables. Moins de 5 % le sont effectivement, selon le FIDA, l'institution de l'ONU spécialisée dans le développement agricole. La part de l'agriculture dans le PIB est passée de 15 % en 1960 à environ 5 % aujourd'hui, le pétrole ayant capté, dès la fin des années 1960, les devises et l'attention de l'État. Résultat : une dépendance aux importations alimentaires estimée entre 60 et 80 % selon certaines sources officielles, pour une facture annuelle de 300 à 550 milliards de FCFA. Depuis plus d'un demi-siècle, pourtant, chaque décennie a vu naître son « grand programme » censé changer la donne. Aucun n'a réellement inversé la dépendance alimentaire du pays.
Une histoire qui se répète
Ce n'est pourtant pas faute d'avoir essayé. Le programme GRAINE, lancé en 2014 avec Olam, principal outil opérationnel du Programme national d'investissement agricole (PNIA / PNIASAN), visait l'autosuffisance via des coopératives villageoises. Les résultats ont été plus que décevants. La BAD, qui y avait injecté 64,6 milliards, a fini par demander un audit. Le cycle ne s'est jamais arrêté : la Société d'Agriculture et d'Élevage du Gabon (SAEG), créée en 2024, a été dissoute dès février 2026 et absorbée par Agropag. Moins de six mois plus tard, une défaillance importante de la gouvernance a été dénoncée par son propre président de conseil d'administration, fin juillet 2026. Elle pourrait rejoindre une longue liste d'entités disparues sans avoir eu le temps de faire réellement leurs preuves : SOSUHO, AGROGABON, SOGADEL, HEVEGAB, la Caisse café-cacao elle-même, relancée sans discontinuer depuis 1971.
Le foncier, un important verrou
Le foncier contesté, les conflits homme-faune ou encore les difficultés logistiques reviennent, projet après projet, comme le point de friction premier. Les Zones Agricoles à Forte Valeur (ZAP), pensées dès 2020, entendent ouvrir ce nœud foncier : l'État viabilise les terres, puis confie l'exploitation à un opérateur privé, comme le groupe indien AOM, qui investit 25 à 30 milliards de FCFA dans la ZAP d'Andem, dans la province de l'Estuaire.
L'aval, le maillon qui casse
Autre verrou : l'aval. Les pertes post-récolte atteindraient 20 à 30 % de la production dans certaines zones, faute de routes et de systèmes de conservation. La filière café-cacao l'illustre sur le temps long : 17 000 tonnes produites en 1975, à peine 100 à 200 tonnes aujourd'hui, malgré un fonds d'achat dédié et un programme pour jeunes planteurs. La chute coïncide, presque au mois près, avec la montée des revenus pétroliers.
Les bailleurs sont restés actifs, multipliant les acronymes. Le FIDA, la BAD ou encore les programmes continentaux de l'Union africaine ont financé plusieurs centaines de projets, structuré des bassins de production et accompagné des centaines de villages. La note du Gabon dans le mécanisme panafricain du PDDAA (feuille de route de l'Union africaine qui impose à ses membres de consacrer 10 % de leur budget à l'agriculture pour atteindre 6 % de croissance sectorielle annuelle) est passée de 2,9 à 4,98 sur 10 entre 2018 et 2022. Des résultats sont visibles localement, mais ils n'ont jamais changé à l'échelle nationale. Le signal budgétaire est d'ailleurs ambigu : la loi de finances rectificative adoptée pour 2026 prévoit des investissements publics en baisse de 75 %, pour passer de 122 milliards (dans la Loi de finances initiale) à seulement 30 milliards de FCFA. Le budget rectifié 2026 consacre à peine 1,2 % de ses crédits à l'agriculture.
Quand le privé prend le relais
À l'inverse, les filières de rente pilotées par des opérateurs privés tiennent la distance. Olam Palm Gabon exploite environ 70 000 hectares de palmeraies et reste, avec Olam Rubber, le premier employeur privé du pays (12 000 emplois, directs et indirects). Rien n'y est acquis pour autant. La privatisation d'HEVEGAB et du Ranch Nyanga en 2004, rachetés par le groupe SIAT, avait produit un redressement documenté dès la deuxième année. L'entité, revendue en 2023 à la société belge AGROW BV et rebaptisée Agro Business Group, a vu l'État y prendre une participation de 35 % en juillet 2024. Un an plus tard, l'entreprise rencontrait quelques difficultés de règlement des salaires. En prenant 35 % du capital, l'État entendait reprendre la main sur l'outil industriel. La capacité de cette nouvelle gouvernance à préserver les performances obtenues sous gestion privée constituera un indicateur suivi de près par la filière.
Le point commun des réussites passées : des capitaux et des débouchés déjà constitués, là où l'État multiplie les interventions sans stabiliser la gestion. Des initiatives privées plus modestes vont dans le même sens : du manioc transformé, de la production de chocolat, de miel, d'huile de coco, etc., portées par de petites PME et des coopératives sans grand programme d'État derrière elles.
Un nouveau rendez-vous est fixé désormais : l'interdiction des importations de poulet au 1er janvier 2027, portée par 775 milliards de FCFA d'investissements avicoles turcs, chinois et camerounais notamment. La riziculture vise 2033. Reste à savoir si ces échéances échapperont au schéma qui a scellé le sort des précédentes. En soixante ans, la souveraineté alimentaire du Gabon n'a jamais été une question de terre ou de climat, mais de continuité, celle qu'aucune structure publique n'a réussi à tenir bien longtemps.