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Le sous-sol gabonais, un des greniers de l'industrie mondiale : une histoire de besoins

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Le sous-sol gabonais, un des greniers de l'industrie mondiale : une histoire de besoins

Le Gabon repose sur l'un des cratons géologiques les plus anciens du continent africain. Trois milliards d'années d'histoire souterraine ont produit, sous la forêt équatoriale, des concentrations exceptionnelles de fer, de manganèse, d'uranium, de pétrole, de niobium, de terres rares, entre autres. Cette richesse dort paisiblement sous nos pieds, immuable. D'ailleurs ce qui en fait une richesse particulière, c'est le regard qu'on pose dessus. Et ce regard, jusqu'à récemment, a été dicté par les besoins de l'industrie mondiale.

Le XIXe siècle : quand la forêt cache la roche

Pendant toute la seconde moitié du XIXe siècle, les voyageurs coloniaux qui remontent l'Ogooué, Savorgnan de Brazza, Victor de Compiègne, Alfred Marche, ne regardent pas le sol. Ils sont à la recherche de routes, d'accords, de territoires à intégrer dans l'empire. Et ce que la France coloniale veut du territoire, à cette époque, c'est son bois. L'okoumé, ce bois à la qualité exceptionnelle pour le déroulage et le contreplaqué, constitue la quasi-totalité des exportations gabonaises jusqu'à l'indépendance. Le reste ne l'intéresse pas encore.

Il faut dire que le XIXe siècle industriel est l'âge du fer et de la fonte : des rails, des ponts, des coques de navires, des armements. Ce fer vient d'Europe et personne ne cherche des minerais en Afrique équatoriale parce qu'à cette époque, ce besoin n'est pas sur place. Selon une étude de l'historien Christophe Bouneau basée sur les archives de l'ingénieur colonial Fernand Blondel, en 1928 encore, l'ensemble de l'Afrique équatoriale française représente moins de 8 % des productions minières coloniales françaises, et même ce chiffre inclut l'orpaillage artisanal pratiqué par les populations locales. La géologie coloniale au Gabon est, jusqu'aux années 1930, quasi inexistante en tant que service organisé.

1908-1930 : les premières missions, et ce qu'elles cherchent vraiment

C'est la Première Guerre mondiale qui donne la première impulsion sérieuse. Quand l'Europe entre en guerre en 1914, les États belligérants se mettent à inventorier leurs empires coloniaux comme des réserves stratégiques. Une mission permanente de recherches géologiques avait bien été créée en 1908 pour l'ensemble de l'AEF, mais avec des moyens dérisoires et sans agenda minier clair. Après 1918 est née la conscience de ce que les matières premières sont une arme, et qu'il faut savoir ce qui est possédé réellement.

En 1928, le gouverneur général de l'AEF mandate un géologue de l'École des pétroles de Strasbourg, Lebedeff, pour étudier les suintements bitumineux observés le long des côtes gabonaises. Ces suintements étaient connus depuis les années 1893-1894, consignés dans des archives du Service des mines de Brazzaville. Avec la montée en puissance de l'économie pétrolière mondiale et la volonté de la France de ne pas dépendre entièrement des grandes compagnies anglo-saxonnes, le colon cherche du pétrole parce qu'on commence à en avoir besoin comme jamais auparavant.

1944-1957 : trois découvertes majeures en quinze ans

La Seconde Guerre mondiale accélère tout. Elle crée une demande massive et urgente en matières premières : acier pour les armements et la reconstruction, uranium pour la course nucléaire, pétrole pour les économies qui redémarrent. Et pour produire cet acier en quantités industrielles, il faut du manganèse : cet élément discret, sans lequel l'acier reste cassant et inutilisable, représente encore aujourd'hui 90 % des usages industriels du minerai.

C'est à ce moment-là que le Gabon entre dans le radar des pays industriels. En 1944, les premiers indices de manganèse sont identifiés à Moanda, dans le Haut-Ogooué. De 1951 à 1953, une campagne de prospection conjointe associe les géologues du Bureau minier français d'Outre-Mer et ceux de l'United States Steel Corporation, la plus puissante entreprise sidérurgique américaine de l'époque. Washington cherche alors à sécuriser ses approvisionnements en manganèse hors du bloc soviétique, alors premier producteur mondial. Le Gabon est ciblé parce qu'il répond à un besoin précis, dans une configuration géopolitique précise.

La même logique vaut pour le pétrole. Les premiers forages commercialement rentables n'interviennent qu'en 1956, soit près de trente ans après les premières missions de reconnaissance. Ces trois décennies correspondent exactement au temps qu'il a fallu à la demande mondiale de pétrole pour atteindre le niveau qui justifiait l'investissement dans un territoire alors enclavé et difficile d'accès. Le gisement de Pointe-Clairette, découvert le 16 janvier 1956 au nord-est de Port-Gentil, ouvre l'ère pétrolière gabonaise.

L'année suivante, le Commissariat à l'Énergie Atomique français identifie le gisement de Mounana. En pleine guerre froide, en pleine course au nucléaire, la France ne peut pas dépendre des approvisionnements américains ou soviétiques. Elle dispose d'un potentiel dans son empire, au Gabon.

1960-1962 : indépendance et exploitation, le même calendrier

Le Gabon accède à l'indépendance en août 1960. Les premières tonnes de manganèse quittent le port de Pointe-Noire en septembre 1962, à destination des aciéries de la Ruhr. Notre pays naît politiquement au moment où notre sous-sol entre dans la machine économique mondiale, sans avoir eu le temps ni les moyens de négocier les termes de cette entrée.

La montée en puissance est pourtant fulgurante. Dès 1965, le Gabon produit autant de manganèse que l'Afrique du Sud et l'Inde réunies, qui se placent juste derrière l'URSS dans la hiérarchie mondiale. Le pétrole, lui, propulse le pays vers des niveaux de revenus exceptionnels pour la région : à la montée en régime du gisement de Grondin dans les années 1970, le PIB gabonais bondit de 150 % en un an. La rente arrive vite, massivement, et structure l'économie entière autour d'elle, au détriment de toute industrialisation locale et de toute transformation sur place des ressources extraites.

Aujourd'hui : le même schéma, une nouvelle ressource

Le monde change progressivement de carburant. La transition énergétique redistribue la carte des besoins industriels mondiaux avec la même brutalité que la reconstruction européenne des années 1950. Et nous nous retrouvons, une fois de plus, assis précisément sur ce dont le monde va avoir de plus en plus besoin.

Le manganèse d'abord, mais sous un nouveau visage : il entre désormais dans la composition des batteries des véhicules électriques, et plusieurs économies (États-Unis, Union européenne, Inde), l'ont classé parmi leurs minerais critiques ou stratégiques. Ensuite le niobium et les terres rares : le gisement de Maboumine, près de Lambaréné, constitue la deuxième réserve mondiale de niobium, un métal indispensable aux superalliages et aux technologies vertes. L'histoire recommence.

Mais avec une différence peut-être décisive.

En 1953, quand la Comilog est constituée, le Gabon n'existe pas encore comme État souverain. En 1956, quand le premier baril est foré à Pointe-Clairette, il vient d'obtenir une simple autonomie interne dans le cadre de la Communauté française et subit le calendrier des autres. Aujourd'hui, nous disposons d'institutions, d'un code minier, de six décennies d'expérience extractive, et d'une conscience de ce que le modèle du minerai brut exporté a produit, et surtout n'a pas produit.

Notre positionnement a évolué. La transition énergétique ouvre, pour la première fois peut-être, une fenêtre historique pour que nous décidions nous-mêmes à quelles conditions nous entrons dans le prochain cycle, comme acteur à part entière de notre propre richesse.

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