De l’énergie aux infrastructures, en passant par le BTP et l’agriculture, les groupes turcs élargissent leur présence au Gabon. Mais derrière les annonces et les grands chantiers, le véritable enjeu est désormais de transformer cette offensive commerciale en investissements, emplois et valeur ajoutée locale.
En 2025, les échanges entre la Turquie et le Gabon ont atteint environ 161 millions de dollars, soit près de 91,47 milliards de FCFA, selon les données du ministère turc du Commerce. Les exportations turques vers le Gabon ont progressé de 27,5 %, à 127 millions de dollars, tandis que les importations en provenance du Gabon ont bondi de 241,6 %, à 34 millions de dollars, soit environ 19,31 milliards de FCFA.
Des montants encore modestes au regard des besoins d’investissement du Gabon, mais qui témoignent d’une relation économique en évolution. D’un marché essentiellement tourné vers les échanges commerciaux, la Turquie entend désormais faire du Gabon un terrain d’intervention pour ses groupes de construction, d’énergie et d’infrastructures.
D’Istanbul aux grands contrats
Le changement d’échelle s’est affiché à Istanbul, le 1er août 2025. Le Forum d’affaires et d’investissement Turquie-Gabon, organisé avec le DEIK, la FEG et l’ANPI-Gabon, a réuni les opérateurs économiques des deux pays et débouché sur trois accords, dont celui conclu entre AKSA Enerji et le ministère gabonais chargé de l’Énergie.
La pièce maîtresse est une centrale thermique à gaz à cycle combiné de 1 000 MW, dont AKSA doit assurer la conception, le financement, la construction et l’exploitation, avec les infrastructures de transport associées.
Le montage est stratégique : il ne s’agit plus seulement de vendre des équipements au Gabon, mais potentiellement de proposer un modèle associant financement, ingénierie, construction et exploitation.
Le mouvement est déjà visible sur le terrain. Summa Construction a livré la première phase de la Cité de la Démocratie, inaugurée le 3 mai 2026, avec notamment le Palais des Congrès Omar Bongo Ondimba. Réalisé en 18 mois, l’ouvrage dispose d’un auditorium principal de 3 100 places, d’un auditorium secondaire de 350 places et d’une salle de banquet de 1 500 places.
Cette réalisation donne une autre dimension à la relation bilatérale : certaines annonces turques commencent désormais à se matérialiser dans des infrastructures concrètes.
L’énergie comme marché d’entrée
AKSA Enerji concentre une partie des ambitions les plus importantes. En plus du projet de 1 000 MW, le groupe travaille sur une centrale bi-fuel de 100 MW à Akournam et le remplacement d’une turbine à gaz de 50 MW à Port-Gentil. Les autorités gabonaises ont indiqué que les travaux de ces deux infrastructures devaient être lancés rapidement, avec une mise en service annoncée dans un délai de six mois.
L’enjeu est considérable pour une économie dont l’accès à l’électricité reste marqué par de fortes disparités. Si 94 % de la population urbaine bénéficie d’un accès à l’électricité, ce taux tombe à 29 % en zone rurale, selon la Banque mondiale. L’institution a d’ailleurs approuvé en février 2026 un financement de 150 millions de dollars destiné notamment à améliorer la fiabilité et l’accès aux services d’eau et d’électricité.
La Turquie regarde également au-delà de l’électricité. IC İÇTAŞ, spécialiste des grands ouvrages, s’intéresse aux infrastructures aéroportuaires, hydrauliques et énergétiques. Le groupe a notamment été sollicité dans le cadre des réflexions autour du futur aéroport d’Andem.
Le gouvernement gabonais lui demande notamment des solutions de financement, des technologies éprouvées, un calendrier d’exécution et une implication des entreprises locales.
L’agriculture complète cette stratégie. Après douze années de sommeil, le comité exécutif de coopération agricole entre les deux pays s’est réuni en mars 2025 autour de la production végétale, de l’élevage, de la pêche, de la recherche, du développement rural et de la sécurité alimentaire.
Le vrai test sera gabonais
C’est ici que se situe le principal enjeu économique.
« Attirer une entreprise turque n’équivaut pas nécessairement à attirer des capitaux turcs », analyse Aubin Leyinda, économiste. « Un contrat financé, construit et exploité par un groupe étranger peut améliorer les infrastructures sans garantir, à lui seul, une forte captation de valeur par l’économie locale », explique cet employé d’une banque locale passé par de grands groupes financiers en Afrique de l’Ouest.
Pour les projets turcs actuellement annoncés, les montants d’investissement et les modalités financières détaillées ne sont pas systématiquement rendus publics. Il est donc prématuré de convertir les capacités annoncées en « investissements » effectivement réalisés.
Le véritable indicateur devra être ailleurs : dans le niveau de financement effectivement mobilisé, la part des fournisseurs gabonais, les emplois créés, les compétences transférées et la fiscalité générée.
Le Gabon dispose ici d’un levier important. Les autorités ont déjà posé plusieurs exigences : emplois locaux, transfert de compétences, implication des entreprises gabonaises et solutions de financement adaptées.
Cette exigence est d’autant plus stratégique que le pays cherche à diversifier une économie encore fortement dépendante des matières premières. Dans l’énergie, l’objectif n’est pas seulement de produire davantage de mégawatts, mais de créer les conditions nécessaires à l’industrialisation. Dans l’agriculture, il s’agit de réduire les importations et de développer des chaînes de valeur locales. Dans les infrastructures, l’enjeu est de faire émerger des entreprises gabonaises capables de passer du rôle de sous-traitant ponctuel à celui de partenaire durable.
La Turquie dispose, de son côté, d’un atout : ses groupes sont habitués aux marchés africains et aux montages associant construction, financement et exploitation. Pour Libreville, le défi consiste désormais à négocier la contrepartie économique de cette expertise.
Le succès de l’offensive turque ne se mesurera donc pas au nombre de délégations reçues ou de protocoles signés, estime pour sa part l’économiste Felicienne Teya, qui suit les investissements turco-gabonais depuis plusieurs années.
« Ce succès se mesurera aux milliards effectivement mobilisés, aux emplois créés, aux entreprises gabonaises intégrées aux chaînes de valeur, aux compétences transférées et à la valeur ajoutée produite au Gabon », souligne-t-elle.
C’est à cette condition que la diplomatie économique turco-gabonaise pourra véritablement passer des contrats à l’investissement, puis de l’investissement à l’industrialisation.