À quelques heures de la rentrée scolaire, les opérations de démolition des concessions dites irrégulières se poursuivent dans la capitale gabonaise. Un réaménagement urbain nécessaire, mais qui bouscule des milliers de vies, où l’angoisse des parents le dispute à l’incompréhension des enfants. Reportage dans trois quartiers emblématiques.
Le pari de la modernité
Depuis le 15 juillet dernier, la campagne de « Restauration de l’ordre urbain » (ROU) voulue par le maire Eugène M’ba et appuyée par le gouvernement a repris de plus belle. L’objectif est clair : désengorger Libreville, libérer les emprises routières autour de la Cité de la Démocratie et offrir à la capitale des infrastructures dignes de son rang. Des indemnisations sont d’ailleurs engagées, à l’image des 560 millions de FCFA alloués à 79 familles à Akémi-Ndjogoni et à la Baie des Cochons.
Mais derrière les bulldozers et les promesses d’une ville nouvelle, une autre réalité se dessine, plus intime et plus douloureuse. Celle des familles qui, en pleine rentrée scolaire , doivent plier bagages et recommencer ailleurs.
« Est-ce qu’on va pouvoir retourner à l’école ? »
À Diba-Diba, quartier populaire du 6e arrondissement, les marques rouges et jaunes du recensement sont visibles sur les murs. C’est ici que vit Kévin, 12 ans, élève en classe de 5ème. Devant ce qui reste de la cour où il jouait au football, il fixe le sol.
« Papa dit qu’on va déménager. Mais il ne sait pas encore où. Moi, ce que je veux, c’est retourner à l’école avec mes copains. Mais si on part loin, est-ce que je vais changer d’école ? »
Sa mère, qui l’écoute, essuie une larme. Les inscriptions, les fournitures, le nouvel uniforme… tout est désormais en suspens.
Un peu plus loin, à Akébé plaine, c’est Chantal, 14 ans, élève en 3e, qui s’exprime, le visage fermé. Son père est commerçant, sa mère tient une petite boutique de proximité. Tous deux voient leurs sources de revenus menacées.
« Maman pleure tous les soirs. Elle dit qu’on n’aura peut-être pas assez d’argent pour les cahiers et le cartable cette année parce qu’il faut tout reconstruire ailleurs. Moi, je veux juste qu’on arrête de parler de la maison qui va tomber. »
À Ambowé, Mathis, 10 ans, en CM2, résume l’angoisse des plus petits avec une candeur déchirante.
« J’ai peur des grosses machines. On a vu à la télé des maisons qui s'écroulaient. Est-ce que la nôtre va s’écrouler aussi ? »
La double peine des parents
Pour les adultes, la situation est un cauchemar administratif et financier. Entre la menace de l’expulsion et les charges de la rentrée, le budget familial est à bout.
Jean-Claude, père de trois enfants à Diba-Diba : « On nous a dit qu’on sera recensés, peut-être indemnisés. Mais la rentrée, c’est la rentrée est déjà là ! Les fournitures coûtent cher, l’uniforme aussi. Et maintenant, il faut en plus trouver un nouveau logement, payer un camion de déménagement, et peut-être même des frais de réinscription dans une nouvelle école. C’est la double peine. »
Rose, mère célibataire à Akébé plaine : « Mon mari est parti, je suis seule avec mes deux filles. J’ai investi toutes mes économies dans la boutique. Si on me la démolit sans indemnité, comment je vais payer l’école ? Je ne dors plus la nuit. Les grandes pluies arrivent dans quelques semaines, et je ne sais même pas où on va dormir. »
L’urgence d’un suivi psychologique
Face à ce climat de « psychose » au sein des cellules familiales, comme le qualifient certains observateurs, la question du traumatisme des enfants devient centrale. Interrogé sur cette situation, le Dr. Marcelin OBIANG , psychologue clinicien exerçant à Libreville, tire la sonnette d’alarme.
« Ce que vivent ces enfants, c’est un déracinement brutal. Ils perdent leurs repères, leur cadre de vie, leurs camarades. À quelques jours de la rentrée, leur esprit est occupé par la peur de perdre leur maison, et non par l’excitation des nouveaux cahiers. Cela peut générer des troubles anxieux, des difficultés de concentration, voire des échecs scolaires. »
Le psychologue plaide pour une prise en charge immédiate.
« L’État doit anticiper. Un suivi psychologique dans les écoles d’accueil est essentiel. Les enseignants doivent être formés à repérer les signes de détresse chez ces élèves. Il ne suffit pas de construire des routes ; il faut aussi construire un accompagnement humain pour que ces enfants ne soient pas les oubliés du chantier. »
Entre nécessité et humanité
Le gouvernement et la mairie assurent vouloir une opération « durable », avec des consultations publiques et un plan de réinstallation. Les autorités appellent les populations à la sérénité. Pourtant, dans les ruelles de Diba-Diba, d’Akébé plaine et d’Ambowé, le temps presse.
La modernisation de Libreville est un chantier indispensable. Mais comme le rappelle un responsable municipal sous couvert d’anonymat : « On ne peut pas construire une ville moderne sur des cœurs brisés. » Le véritable succès de cette opération se mesurera peut-être moins à la largeur des nouvelles routes qu’à la capacité à offrir à ces enfants un cartable et un toit pour apprendre sereinement