Entre nécessité économique et risque sanitaire, le Gabon tente de concilier deux réalités difficiles à dissocier. Si les maladies liées à la consommation d'aliments vendus dans la rue constituent un problème sanitaire connu, elles s'inscrivent dans un contexte plus large : celui d'une vulnérabilité alimentaire qui fragilise une partie des ménages.
À Libreville, comme dans de nombreuses capitales africaines, la rue reste un recours économique pour se nourrir à moindre coût. Sandwichs, grillades, jus artisanaux ou fruits découpés y sont vendus dans une course contre la montre et la faim. « Parfois loin de la maison et à l'heure des pauses au travail, on résiste très peu à l'envie de consommer ce qui nous est proposé dans la rue », confie Boulendé, employé du secteur privé, qui garde un souvenir amer d'une intoxication après avoir consommé des fruits de tomate mal lavés.
Jean Blanchard, fonctionnaire, en a également fait l'expérience : « Ça m'est déjà arrivé de consommer des aliments vendus dans la rue. La réaction a été immédiate, j'ai vomi tout ce que j'avais consommé. C'était de la viande grillée. Certainement que la viande n'était plus de bonne qualité », raconte-t-il.
Une vulnérabilité alimentaire qui complique la réponse
Derrière ces habitudes de consommation se cache une réalité économique préoccupante. Selon les données de la Banque mondiale citées dans son rapport de 2023, la proportion des ménages gabonais en situation d'insécurité alimentaire est passée de 82,6 % en novembre 2020 à 84,3 % en avril 2021, avant de revenir à 73,3 % en novembre 2021, après la levée des mesures liées au deuxième confinement.
Ces données, établies dans un contexte marqué par la crise sanitaire, témoignent néanmoins de la vulnérabilité alimentaire de nombreux ménages. La Banque mondiale souligne notamment les conséquences de cette situation sur les enfants des ménages vulnérables et le développement du capital humain.
Les chocs extérieurs ont également pesé sur les prix. La perturbation des chaînes d'approvisionnement et la guerre en Ukraine ont contribué à la flambée des prix de l'énergie et des denrées alimentaires. Dans ce contexte, l'alimentation vendue dans la rue répond aussi à une logique de pouvoir d'achat. Pour certains travailleurs et ménages, elle constitue une solution accessible.
L'État renforce les contrôles
Face aux risques sanitaires, l'Agence gabonaise de sécurité alimentaire (AGASA) a intensifié ses opérations de contrôle. Depuis octobre 2025, plusieurs produits ont fait l'objet de mesures d'interdiction, notamment les jus d'oseille, le lait caillé ou encore les glaces en sachet.
Le directeur général de l'AGASA, Jean Delors Biyogue Bi Ntougou, assume cette politique de fermeté : « Toutes les décisions que nous émettons heurtent souvent les intérêts des uns et des autres, mais nous devons garantir la consommation d'aliments sains. »
L'agence a également procédé à la destruction de 1 451 kg de fromage importé de France suspecté de contamination et multiplié les inspections, y compris de nuit, comme à Moanda en février 2026. À Libreville, plusieurs établissements de restauration ont été fermés pour des motifs liés à l'insalubrité.
Pour renforcer son dispositif, le Gabon a par ailleurs signé en avril 2025 un accord de coopération technique avec le laboratoire marocain LOARC. L'AGASA exige également des commerçants un certificat médical renouvelé tous les six mois.
Professionnaliser plutôt qu'interdire
« Notre objectif est clair : zéro pénétration, zéro circulation et zéro consommation d'aliments impropres », résume le Dr Biyogue.
Mais cette ambition se heurte à une réalité sociale : derrière la « cuisine de rue » se trouve toute une économie. Vendeurs, restaurateurs, petits producteurs et fournisseurs en dépendent directement ou indirectement.
Les contrôles et la sensibilisation sont donc nécessaires, mais leur efficacité dépendra aussi de la capacité à accompagner les acteurs vers de meilleures pratiques d'hygiène, de conservation et de commercialisation.
Le défi pour le Gabon est ainsi double : protéger les consommateurs sans fragiliser davantage ceux qui vivent de cette activité. Entre pouvoir d'achat, sécurité sanitaire et informalité, la cuisine de rue pose finalement une question plus large : comment garantir une alimentation à la fois sûre, accessible et économiquement viable ?