Du cadastre minier aux rayons de supermarché, un même réflexe traverse l'économie gabonaise : rester dans l'ombre plutôt que se déclarer. Loin d'un manque de civisme fiscal, ce choix obéit à un calcul rationnel, où les coûts immédiats de la formalisation dépassent encore ses bénéfices attendus.
Au Gabon, l'informel domine largement l'économie : selon l'OIT, il capterait 85 % de la distribution de détail hors de Libreville. Dans les mines, un audit récent a révélé plus de quarante sociétés fictives occupant le cadastre sans jamais payer d'impôt. Dans l'agroalimentaire, des PME en règle peinent encore à décrocher un simple rayon en grande surface. Un même fil relie ces situations : se déclarer coûte plus cher, tout de suite, que cela ne rapporte.
Une facture avant une protection
Se formaliser, c'est ajouter des charges (immatriculation, patente, cotisations, comptabilité) avant même d'avoir stabilisé un chiffre d'affaires. Pour une activité dont la marge nette dépasse rarement 10 % en démarrage, la formalisation ressemble moins à un tremplin qu'à un péage payé d'avance.
L'administration comme risque, pas comme service
Délais imprévisibles, contrôles multiples, règles qui bougent en cours de route : beaucoup de jeunes porteurs de projet redoutent moins l'impôt que l'aléa administratif lui-même. Dans l'or artisanal, certains ont préféré rendre leur permis en prétendant n'avoir rien trouvé plutôt que de basculer vers une convention d'exploitation taxable.
La visibilité fiscale comme point de bascule
Se déclarer, c'est aussi devenir visible, avec le risque d'un redressement rétroactif sur l'activité informelle antérieure. Sans dispositif clair de transition, la bascule reste entièrement à la charge de l'entrepreneur, qui préfère souvent rester sous le radar.
Un désavantage compétitif immédiat
Formalisé, l'entrepreneur affronte des concurrents qui, eux, ne paient ni charges sociales ni fiscalité. Tant que cet écart de compétitivité reste aussi large, se déclarer ressemble à une pénalité auto-infligée plutôt qu'à un avantage.
Des contreparties encore trop minces
Crédit, marchés publics, rayons de la grande distribution : la formalisation devrait ouvrir ces portes. Dans les faits, des PME en règle se voient encore refuser l'accès aux linéaires faute de volumes suffisants. Sans bénéfice tangible et rapide, l'incitation à changer de statut s'affaiblit.
Faire reculer cette peur suppose des délais prévisibles, un régime de transition qui n'expose pas le passé informel, et des contreparties concrètes. Tant que le formel restera plus coûteux et plus incertain que l'informel, les jeunes entrepreneurs gabonais continueront, rationnellement, à préférer l'ombre à la lumière.