Loin du seul protocole diplomatique, la visite d'État du Président Brice Clotaire Oligui Nguema à Paris s'ouvre sur un agenda dominé par l'économie : manganèse, investissements français en souffrance, dette publique et diversification des partenaires. Cinq dossiers qui pourraient redéfinir, en profondeur, la relation économique entre les deux pays.
Manganèse, dette, eau potable, diversification des alliances : la visite d'État entamée ce lundi par le Chef de l'État gabonais à Paris ne relève pas que du symbole. Derrière les honneurs protocolaires se joue une renégociation en règle des termes économiques du partenariat franco-gabonais, dont les arbitrages engageront le pays pour la décennie à venir.
Le manganèse, nouveau rapport de force
Le dossier le plus structurant reste celui du manganèse. Libreville a fixé un cap clair : d'ici janvier 2029, l'intégralité du minerai extrait par Comilog, filiale du groupe français Eramet, devra être transformée localement avant toute exportation. Une exigence qui rompt avec des décennies d'extraction brute à faible valeur ajoutée pour le Gabon, premier producteur africain de manganèse.
Pour Eramet, l'enjeu est industriel autant que financier : construire les capacités de transformation locale suppose des investissements lourds dans les infrastructures énergétiques et industrielles, sur un calendrier jugé serré par le groupe. Paris soutient le principe, mais négocie un assouplissement du délai. Pour le Gabon, les gains attendus sont considérables : création d'emplois industriels qualifiés, hausse de la valeur ajoutée exportée, recettes fiscales élargies. Ce dossier illustre à lui seul le basculement de la relation économique, d'une logique de rente minière vers une logique d'industrialisation.
Les investissements français, entre promesses et blocages
Neuf mois après la visite d'Emmanuel Macron à Libreville en novembre 2025, le bilan des engagements pris reste contrasté. Le projet Suez pour l'approvisionnement en eau potable de la capitale, évalué à 120 milliards de francs CFA, se heurte à des blocages persistants sur le terrain, selon une source française citée par RFI. La France appelle au respect des engagements signés, un test de crédibilité pour le climat des affaires gabonais, alors que Libreville cherche parallèlement à attirer d'autres capitaux étrangers.
La dette publique, sujet non déclaré mais central
Officiellement absente de l'agenda protocolaire, la dette gabonaise pèse pourtant sur l'ensemble des discussions économiques. Les autorités évaluent la dette publique à environ 8 700 milliards de francs CFA, soit entre 70 et 74 % du PIB à fin mars 2026, selon les données officielles. La Banque mondiale, elle, situe le niveau à 72,5 % du PIB en 2024, avec une trajectoire haussière : ses prévisions anticipent une dette pouvant atteindre 80,2 % du PIB en 2026 et 86,1 % en 2027, sous l'effet d'une politique budgétaire expansionniste.
Un audit complet, lancé le 17 juin par le ministre de l'Économie Thierry Minko, doit clarifier la situation réelle des engagements de l'État, selon les normes internationales INTOSAI-ISSAI, et ses conclusions sont attendues à la mi-juillet 2026.
En parallèle, Libreville négocie avec le FMI, mais les autorités ont choisi de temporiser. Un porte-parole du FMI a confirmé à l'agence Reuters que la publication de l'audit est une étape jugée importante pour l'élaboration d'un futur programme.
La France, qui préside le Club de Paris, l'instance des créanciers publics chargée de restructurer la dette des États en difficulté, pourrait jouer un rôle d'appui dans une solution négociée.
Vers une nouvelle génération de partenariat ?
Le fil conducteur de ces dossiers est clair : le Gabon ne veut plus être seulement un fournisseur de matières premières, mais un partenaire industriel à part entière, capable de capter transfert de technologies, emplois qualifiés et valeur ajoutée locale.
Cette visite peut-elle inaugurer une nouvelle génération de partenariat économique franco-gabonais ? Les signaux envoyés par Libreville : ultimatum sur le manganèse, audit de la dette, diversification assumée, indiquent une volonté réelle de rééquilibrage. Reste à savoir si Paris saura transformer ses engagements en réalisations concrètes, sous peine de voir d'autres puissances occuper l'espace économique laissé vacant.