Longtemps perçue comme une province riche en ressources mais éloignée des grands circuits économiques, l’Ogooué-Ivindo pourrait changer de dimension. Fer de Belinga, infrastructures, forêt, agriculture, énergie et services dessinent les contours d’un nouveau bassin de croissance. Mais pour devenir un véritable moteur économique, la province devra surtout réussir à transformer ses ressources en entreprises, en emplois et en valeur ajoutée locale.
L’Ogooué-Ivindo est-elle en train de changer d’échelle ? La question se pose alors que plusieurs projets structurants convergent vers cette province longtemps handicapée par son éloignement des principaux centres économiques du pays. Avec 46 075 km², soit environ 17,2 % du territoire national, elle est la plus vaste province du Gabon. Elle ne comptait pourtant que 84 907 habitants en 2024, selon des données reprises par la Banque mondiale, soit une densité d’environ 1,8 habitant au km². Un contraste qui résume une partie du défi : un territoire immense, riche en ressources, mais encore faiblement peuplé et insuffisamment intégré aux grands circuits économiques.
Au premier rang des projets susceptibles de modifier cette équation figure le fer de Belinga, désormais associé à un ensemble d’infrastructures ferroviaires, portuaires et énergétiques. Le gouvernement présente notamment le complexe Kobe-Kobe comme un projet intégré reliant la mine à un corridor ferroviaire et à une plateforme portuaire, avec une composante énergétique de 400 MW liée au barrage de Booué.
Pour Aziz Odjire Koumoue, Commissaire général de l’Ivindo Economic Forum, cette évolution doit permettre de franchir un cap : « faire passer le territoire d’un potentiel reconnu à un territoire effectivement investi, structuré et créateur de valeur ». Une ambition qui dépasse le seul rendez-vous économique prévu à Makokou le 26 août prochain.
Belinga, le catalyseur
Avec ses investissements connexes, Belinga pourrait constituer la principale locomotive de cette transformation. Le projet ne se limite plus à l’extraction du minerai : il implique des besoins en transport, logistique, énergie, BTP, maintenance, services et compétences. Le développement du projet doit ainsi s’accompagner d’infrastructures ferroviaires, portuaires et énergétiques.
Mais le véritable enjeu réside dans la capacité de l’économie locale à capter une partie de cette activité. « Belinga ne doit pas être uniquement un projet minier ; il doit contribuer à faire émerger autour de lui un véritable écosystème compétitif et performant en matière industriel, logistique, entrepreneurial et de services », estime Aziz Odjire Koumoue.
Autrement dit, le succès économique de Belinga ne se mesurera pas uniquement aux volumes de minerai produits ou aux capitaux mobilisés. Il devra également se mesurer au nombre d’entreprises gabonaises capables de devenir fournisseurs, sous-traitants ou prestataires du projet.
Plusieurs moteurs plutôt qu’une seule mine
C’est là que se joue l’avenir de l’Ogooué-Ivindo. La province ne peut durablement faire reposer son développement sur une seule ressource, aussi stratégique soit-elle. L’agriculture, l’agro-industrie, la forêt, l’élevage, le tourisme, l’énergie et l’économie numérique peuvent constituer des activités complémentaires.
« L’enjeu est désormais de créer des chaînes de valeur locales autour de ces ressources afin que leur exploitation génère davantage de transformation, d’emplois et de revenus sur le territoire », souligne le commissaire général de l’IEF.
La logique est importante : il ne s’agit plus seulement d’extraire, mais de transformer, conditionner, transporter, commercialiser et développer des services autour des ressources. Dans cette perspective, l’agriculture pourrait notamment répondre à une partie de la demande alimentaire générée par l’augmentation de l’activité économique, tandis que les services et les PME pourraient se positionner sur les besoins des grands opérateurs.
La forêt constitue un autre actif majeur. Sa valorisation devra toutefois s’inscrire dans une logique de transformation locale et de durabilité, afin que cette ressource contribue davantage à la création de valeur sur le territoire.
L’infrastructure, condition du décollage
Cette ambition se heurte cependant à une réalité : l’Ogooué-Ivindo reste confrontée à des contraintes d’accessibilité et d’infrastructures. Le chantier de l’axe Ovan-Makokou, long de 97 kilomètres, avait atteint plus de 70 % de réalisation en juin 2026, avec plus de 70 kilomètres déjà bitumés. Un autre projet de 306 kilomètres entre Alembé, Lopé, Carrefour Leroy et Mikouyi doit également contribuer au désenclavement de plusieurs provinces, dont l’Ogooué-Ivindo.
Pour Aziz Odjire Koumoue, la lucidité s’impose : « Les défis en Ogooué-Ivindo sont importants », notamment en raison de l’éloignement des grands centres urbains et du manque de données économiques. Il cite parmi les conditions d’attractivité « les infrastructures, l’accès au financement, la disponibilité du foncier, la logistique, l’énergie, le numérique et la simplification administrative ».
L’énergie sera particulièrement déterminante. Le projet intégré autour de Belinga prévoit justement un barrage hydroélectrique de 400 MW à Booué. Si ces infrastructures se concrétisent, elles pourraient réduire certaines contraintes qui pèsent sur l’industrialisation et favoriser l’émergence de nouvelles activités.
Le test des entreprises locales
Reste la question du financement et des compétences. Une province peut attirer de grands capitaux sans nécessairement créer un tissu entrepreneurial suffisamment solide pour en capter les retombées.
« L’investissement étranger est important, mais il ne doit jamais se substituer à l’investissement national ni au développement du tissu entrepreneurial local », rappelle Aziz Odjire Koumoue. L’enjeu sera donc de connecter les PME aux grands donneurs d’ordre, de renforcer leurs compétences et de faciliter leur accès au financement.
C’est précisément ce qui permettra de mesurer si l’Ogooué-Ivindo devient réellement un nouveau pôle économique. « La réussite de l’Ivindo Economic Forum ne se mesurera donc pas uniquement au nombre de participants », souligne le commissaire général, mais aux « projets effectivement lancés, aux entreprises implantées, aux emplois créés » et aux financements mobilisés.
L’expression « autre poumon économique » ne prendra ainsi son véritable sens que si la province parvient à passer d’un territoire où l’on extrait des ressources à un territoire où l’on produit, transforme, entreprend et crée de la valeur. Belinga peut en être le catalyseur. Mais le véritable défi sera de construire, autour de cette locomotive, une économie suffisamment diversifiée et suffisamment locale pour que la richesse du sous-sol, de la forêt et du territoire se traduise durablement en activité économique.