L'énergie est souvent reléguée au rang des infrastructures techniques. Pourtant, elle constitue le premier maillon de toute stratégie de développement économique. Sans une électricité abondante, fiable et compétitive, l'industrialisation reste un objectif théorique, la transformation locale des matières premières peine à décoller et les investissements privés perdent une partie de leur attractivité.
Le Gabon illustre parfaitement ce paradoxe. Le pays dispose d'importantes ressources naturelles, affiche l'ambition de diversifier son économie et multiplie les projets industriels. Dans le même temps, les délestages, les contraintes de production et le vieillissement d'une partie des infrastructures électriques continuent de peser sur l'activité économique. Malgré une progression de la production d'électricité en 2025, cette amélioration reste fragilisée par les avaries techniques et l'insuffisance des investissements dans la maintenance des installations.
Cette réalité rappelle une évidence économique : l'électricité n'est pas une conséquence du développement ; elle en est une condition préalable.
Chaque secteur dépend directement de la disponibilité énergétique. Une industrie métallurgique ne peut fonctionner sans alimentation continue. Une usine de transformation du bois ou de l'agroalimentaire ne peut respecter ses cadences avec des interruptions répétées. Les services numériques, les centres de données, les hôpitaux, les établissements scolaires ou encore les transports reposent tous sur une alimentation électrique stable.
Pour les entreprises, les coupures ont un coût immédiat : arrêts de production, détérioration des équipements, recours aux groupes électrogènes, consommation supplémentaire de carburant et baisse de productivité. Ces dépenses viennent alourdir les coûts de production, réduire la compétitivité des entreprises nationales et, à terme, se répercutent sur les prix supportés par les consommateurs.
Au-delà des coûts directs, l'énergie influence également les décisions d'investissement. Avant de choisir un pays d'implantation, les investisseurs évaluent la qualité des infrastructures, la sécurité juridique, la fiscalité, mais aussi la fiabilité du réseau électrique. Une zone économique spéciale ou une plateforme industrielle ne peut atteindre son plein potentiel si son alimentation énergétique demeure incertaine.
Le paradoxe gabonais est d'autant plus marqué que le pays dispose d'atouts importants. Selon les données de la Banque mondiale, le Gabon possède un potentiel hydroélectrique supérieur à 10 GW. Pourtant, en 2024, le parc installé atteignait environ 704 MW, dont plus de la moitié provenait encore de centrales thermiques fonctionnant au gaz ou au diesel. Les réseaux de transport et de distribution demeurent insuffisamment interconnectés et nécessitent d'importants investissements de modernisation.
Cette dépendance aux centrales thermiques présente un double coût. D'une part, elle augmente les dépenses de production de l'électricité, le recours aux combustibles fossiles restant plus onéreux que l'hydroélectricité. D'autre part, elle expose davantage le pays aux fluctuations des marchés internationaux de l'énergie.
Les conséquences dépassent largement le seul secteur électrique. Une alimentation énergétique insuffisante ralentit la transformation locale des ressources minières, freine la montée en gamme de la filière bois, limite le développement de l'économie numérique et réduit la capacité du pays à créer des emplois industriels durables.
Or les ambitions du Gabon sont élevées. L'exploitation du gisement de Belinga, la montée en puissance de la transformation du manganèse, les projets de développement agricole ou encore les infrastructures numériques exigeront tous des volumes d'électricité largement supérieurs à ceux consommés aujourd'hui. La croissance économique projetée ne pourra être soutenue durablement sans une augmentation parallèle des capacités de production, de transport et de distribution de l'énergie.
Le défi ne consiste donc pas uniquement à produire davantage d'électricité. Il s'agit également d'améliorer la gouvernance du secteur, de moderniser les réseaux, de réduire les pertes techniques, de sécuriser la maintenance des installations existantes et d'accélérer les investissements dans les nouvelles capacités de production. Les autorités ont d'ailleurs engagé plusieurs projets et réuni les principaux acteurs du secteur afin d'accélérer l'amélioration de la desserte nationale en eau et en électricité.
Dans toutes les économies qui ont réussi leur industrialisation, l'énergie a précédé l'usine. Elle a rendu possible la création de valeur, l'innovation et l'emploi. Le Gabon ne fera probablement pas exception à cette règle. Si le pays veut transformer ses ressources plutôt que les exporter, attirer davantage d'investissements productifs et renforcer sa souveraineté économique, la question énergétique devra être traitée non plus comme une simple problématique sectorielle, mais comme le fondement même de sa stratégie de développement.