Le Gabon affiche une dette de 8 780 milliards de FCFA, tandis que le FMI l'estime à 86,1 % du PIB en 2026. Cette divergence ne traduit pas nécessairement une contradiction : elle tient surtout au périmètre retenu pour mesurer les engagements publics, et à une notion clé de la comptabilité publique gabonaise, la « dette conventionnée ».
Depuis l'audit de sa dette lancé le 17 juin 2026, le Gabon cherche à établir une photographie plus précise de ses engagements financiers. À fin 2025, l'encours de la dette publique gabonaise s'établissait à 8 780,3 milliards de FCFA, selon les données de la Direction générale de la Dette (DGD), l'organe rattaché au ministère de l'Économie et des Participations chargé de la gestion et de la comptabilisation de la dette publique, dont le site officiel est dette.ga.
Le gouvernement avait parallèlement évalué la dette autour de 8 700 milliards de FCFA, soit environ 70 à 74 % du PIB à fin mars 2026. Cette estimation a été publiquement avancée par les autorités gabonaises.
Le Fonds monétaire international (FMI), lui, retient une autre mesure. Dans ses projections d'avril 2026, il estime la dette publique brute du Gabon à 86,1 % du PIB en 2026, contre 78,9 % en 2025, une trajectoire qui, selon la même série, partait de 70,9 % en 2024 et atteindrait 94,3 % en 2027. Quelques semaines plus tôt à peine, une mission technique du FMI conduite par Aliona Cebotari, en poste à Libreville du 25 février au 6 mars 2026, retenait des chiffres légèrement différents pour la même trajectoire (72,5 % en 2024, 80,2 % projetés pour 2026). L'écart entre ces deux jeux de projections, publiés à quelques mois d'intervalle par la même institution, illustre à quel point ces estimations demeurent mouvantes tant que le périmètre exact des engagements de l'État n'est pas stabilisé.
Pourquoi un tel écart ? Il ne s'agit pas nécessairement d'une erreur statistique. Les deux chiffres peuvent refléter des périmètres différents de la dette publique. Le gouvernement s'appuie sur son dispositif national de gestion et de comptabilisation de la dette, tandis que le FMI cherche à mesurer plus largement les engagements et les risques pesant sur les finances publiques.
Le périmètre gabonais : la dette suivie par la DGD
La Direction Générale de la Dette (DGD) distingue plusieurs composantes de l'endettement public. La dette extérieure comprend notamment les créanciers commerciaux, bilatéraux et multilatéraux, auxquels s'ajoutent les obligations internationales émises sur les marchés.
La dette intérieure comprend notamment les financements bancaires, le moratoire ainsi que les titres publics émis sur le marché régional de la CEMAC. Le financement régional passe par le marché des titres publics de la CEMAC, où le Trésor gabonais émet notamment des Bons du Trésor Assimilables (BTA) et des Obligations du Trésor Assimilables (OTA). Les statistiques de la BEAC recensent régulièrement les émissions gabonaises sur ce marché.
À côté de ces émissions de titres publics, le Gabon peut également recourir à des emprunts obligataires régionaux. Il faut donc distinguer le marché des titres publics de la CEMAC, sur lequel sont notamment émis les BTA et OTA, des opérations d'emprunt obligataire régional.
Cette architecture permet de répartir la dette en grands blocs : dette intérieure, dette extérieure et, au sein de cette dernière, dette commerciale, bilatérale, multilatérale et obligations internationales.
Ce périmètre national repose toutefois sur une notion précise, qui explique une bonne partie des débats sur les chiffres de la dette gabonaise : celle de « dette conventionnée ». Selon la Stratégie d'endettement à moyen terme publiée par la DGD, le périmètre retenu par l'État couvre « la totalité de la dette publique extérieure directe et publiquement garantie ayant une maturité originale supérieure à un an, la dette publique intérieure conventionnée ainsi que les émissions locales et régionales d'obligations publiques ». Le même document précise ce qui en est exclu : « les avances de trésorerie, les Bons du Trésor et la dette fiscale ».
En pratique, cela signifie que, côté dette intérieure, le bureau de la dette ne comptabilise dans l'encours officiel que les engagements formalisés par une convention signée entre l'État et son créancier, un prêt bancaire conventionné, une dette moratoriée reconnue et rééchelonnée, ou un titre émis sur le marché régional (BTA, OTA, emprunt obligataire). Un simple retard de paiement envers un fournisseur, une avance de trésorerie ou une dette fiscale, tant qu'ils n'ont pas fait l'objet d'une convention formalisant leur reconnaissance et leur échéancier, n'entrent pas dans ce périmètre même s'ils constituent, économiquement, une charge bien réelle pour l'État.
Cette distinction n'est pas qu'une question de vocabulaire administratif. Elle explique pourquoi, à côté des 8 780,3 milliards de FCFA d'encours conventionné, la DGD recense séparément 459,5 milliards de FCFA d'arriérés de paiement à fin 2025, en hausse de 193 milliards sur un an, des sommes dues à des pays partenaires (155 milliards), à des fournisseurs étrangers (121,4 milliards) ou correspondant à des dettes moratoires non encore régularisées (131,3 milliards). Tant que ces montants n'ont pas été « conventionnés », c'est-à-dire transformés en engagements formellement reconnus et rééchelonnés, ils demeurent en dehors de l'encours officiel de la dette publique, ce qui n'empêche pas qu'ils pèsent, eux aussi, sur la trésorerie de l'État et sur la perception qu'en ont ses créanciers.
Dans le détail, la dette intérieure de 4 652,7 milliards de FCFA recensée à fin 2025 se compose notamment de 2 161,7 milliards d'émissions sur le marché régional de la CEMAC et de 758,7 milliards de dettes moratoires reconnues, le solde correspondant à d'autres financements bancaires conventionnés.
Le périmètre international : une vision plus large du risque
La différence apparaît surtout lorsque l'on élargit le périmètre au-delà des dettes directement contractées et conventionnées par l'État. Le FMI et la Banque mondiale utilisent des normes internationales de statistiques des finances publiques (MSFP 2014) qui cherchent à mesurer l'ensemble des engagements susceptibles de peser sur les comptes publics.
C'est ici qu'intervient la notion de dette implicite. Selon un économiste consulté dans le cadre de cette analyse, certaines dettes contractées par des entreprises publiques ne sont pas juridiquement des dettes de l'État. Elles peuvent toutefois constituer une exposition financière pour le Trésor.
« La dette des entreprises publiques n'est pas comptabilisée par les bureaux de la Dette. De ce fait, elle constitue une dette implicite car tôt ou tard, en cas de défaut par l'entreprise, l'État serait contraint de répondre à ces engagements financiers », explique-t-il.
La nuance est importante : une dette implicite n'est pas une dette cachée. Elle correspond à un engagement qui n'a pas été formellement contracté par l'État, mais dont celui-ci pourrait devoir supporter tout ou partie de la charge si l'entité concernée ne peut plus honorer ses obligations.
« Pourquoi implicite ? Parce qu'elle n'est pas formellement contractée par l'État, mais constitue une exposition réelle si l'entité endettée, notamment une entreprise publique, ne peut pas honorer ses obligations », poursuit l'économiste.
Les trois niveaux de la dette gabonaise
Pour comprendre la divergence entre les deux approches, il est utile d'imaginer trois cercles.
Premier cercle : la dette directement contractée par l'État. C'est la dette formellement identifiée et gérée par les mécanismes publics d'endettement. Elle comprend les emprunts extérieurs, les obligations internationales, les financements bilatéraux et multilatéraux, ainsi que les emprunts intérieurs.
À fin 2025, l'encours global communiqué pour la dette publique gabonaise atteignait 8 780,3 milliards de FCFA, le périmètre de la dette conventionnée décrit plus haut. La dette intérieure représentait environ 4 652,7 milliards de FCFA, contre 4 127,6 milliards pour la dette extérieure.
Deuxième cercle : les engagements portés par les entreprises publiques. Certaines entreprises publiques peuvent avoir leurs propres dettes, arriérés ou obligations financières. Elles ne sont pas automatiquement assimilées à la dette directe de l'État. Mais leur situation peut devenir un risque pour les finances publiques si l'État doit intervenir pour éviter leur défaut, assurer leur recapitalisation ou reprendre certains engagements.
Les documents consultés par Les Échos de l'Éco illustrent cette exposition. La SEEG connaît notamment des difficultés financières et des arriérés accumulés. Gab'Oil, de son côté, doit environ 85 milliards de FCFA à d'autres entreprises publiques, dont 32 milliards à la Sogara et 29 milliards à la SEEG. La Gabon Oil Company réclame également au Trésor le recouvrement de 29,1 milliards de FCFA de TVA impayée.
Ces montants ne doivent toutefois pas être automatiquement additionnés aux 8 780 milliards de dette publique directe. Ils illustrent plutôt la différence entre l'endettement formel de l'État et l'ensemble des risques financiers susceptibles de peser sur lui.
Troisième cercle : les engagements contingents et les arriérés. Il s'agit notamment des garanties accordées par l'État, de certaines obligations susceptibles d'être reprises par le Trésor, des recapitalisations d'entreprises publiques ou encore des arriérés envers les fournisseurs et entreprises privées.
L'actualité récente montre l'importance de ce dernier volet. Le 10 août 2026, à l'approche du 66ᵉ anniversaire de l'indépendance, le président Brice Clotaire Oligui Nguema a annoncé, lors d'une rencontre avec la Fédération des entreprises du Gabon (FEG), le règlement de 51 milliards de FCFA de créances dues à des entreprises privées : 21 milliards versés via le Trésor public à des PME-PMI des secteurs du BTP, de l'entretien, du carburant et de l'alimentation, au titre de 1 478 ordonnances de paiement couvrant la période 2022-2026, et 30 milliards pour les filières forêt-bois et minière.
Ces paiements ne signifient pas que 51 milliards viennent automatiquement s'ajouter à l'encours de 8 780 milliards. Ils montrent en revanche que les arriérés de l'État constituent une réalité financière distincte, précisément celle qui échappe au périmètre de la dette conventionnée, que l'audit doit permettre de recenser et de qualifier.
Pourquoi deux approches ?
Les deux méthodes ne répondent pas exactement au même objectif. L'approche nationale permet au Gabon de suivre et de gérer les dettes effectivement administrées par les structures chargées de l'endettement public. Elle fournit une base opérationnelle pour programmer les emprunts, négocier les financements et assurer le remboursement du service de la dette.
L'approche du FMI vise davantage à mesurer le risque global pesant sur les finances publiques. Elle cherche notamment à tenir compte des engagements susceptibles, directement ou indirectement, de devenir une charge pour l'État. Comme le résume l'économiste contacté par les Echos de l’éco : « La dette peut finir par être payée ou réglée par le Trésor. »
C'est cette exposition potentielle qui intéresse particulièrement les créanciers et les investisseurs. Pour eux, la question n'est pas seulement de savoir combien l'État doit officiellement aujourd'hui, mais aussi quels engagements pourraient demain devenir une charge budgétaire.
70-74 % contre 86,1 % : ce que signifie réellement l'écart
La différence entre le chiffre communiqué par le Gabon et celui retenu par le FMI doit donc être interprétée avec prudence. D'un côté, le gouvernement gabonais avance une dette autour de 8 700 milliards de FCFA, représentant environ 70 à 74 % du PIB selon la période et le périmètre retenus, celui de la dette conventionnée.
De l'autre, le FMI projette une dette publique brute de 86,1 % du PIB en 2026. L'écart ne permet donc pas, à lui seul, de conclure que l'une des deux institutions « ment ». Il révèle surtout une différence de définition, de périmètre et de méthode de consolidation.
Pour les investisseurs, cette distinction n'est pas théorique. Plus l'incertitude sur les engagements réels de l'État est importante, plus l'évaluation du risque souverain peut être élevée.
Le coût du financement en porte déjà la trace. Le niveau élevé des taux pratiqués au Gabon renchérit le coût de l'emprunt pour les entreprises comme pour l'État. Mais il serait excessif d'attribuer directement ce coût à la seule différence de définition de la dette : la prime de risque dépend également de la situation budgétaire, des besoins de financement, de la liquidité du marché et de la perception générale du risque souverain.
L'actualité de la mi-août 2026 illustre cette sensibilité. Le 30 juillet 2026, le Gabon a finalisé une émission obligataire internationale (eurobond) de 920 millions de dollars (environ 525,4 milliards de FCFA selon la DGD) à échéance de sept ans et au taux de 9,375 %, marquant son retour sur les marchés financiers internationaux après plusieurs années d'absence. Selon des estimations relayées par les médias spécialisés, cette opération porterait la dette publique brute vers 94 % du PIB. L'agence Moody's, qui maintient sa notation du Gabon à Caa2 avec perspective négative, cite explicitement parmi ses motifs de préoccupation les besoins de financement, l'accès aux marchés et le risque que l'audit en cours révèle des passifs supplémentaires, une illustration concrète de la manière dont l'incertitude sur le périmètre de la dette se répercute directement sur le coût du financement de l'État.
L'audit doit précisément lever cette incertitude
C'est tout l'enjeu de l'audit lancé le 17 juin 2026 par le ministère de l'Économie. Le Comité d'audit et de consolidation des passifs exigibles de l'État a été chargé de recenser, vérifier, qualifier, rapprocher et consolider l'ensemble des engagements financiers de l'État. L'objectif affiché est d'obtenir une situation plus exhaustive et fiable des passifs publics.
Cet audit s'inscrit dans un dialogue plus large avec le FMI. Une mission technique du Fonds, conduite par Aliona Cebotari, a séjourné à Libreville du 25 février au 6 mars 2026 pour examiner les comptes publics gabonais et poser les bases d'une éventuelle coopération élargie, un possible mécanisme élargi de crédit (MEDC), sur le modèle de celui conclu par le Gabon avec le FMI en 2021. Le gouvernement a par ailleurs mis en place, dès janvier 2026, un système intégré de gestion des finances publiques (SIGFiP) destiné à centraliser le suivi des recettes et des dépenses de l'État.
Il est également utile de mesurer le chemin parcouru depuis la précédente stratégie d'endettement. Dans sa Stratégie d'endettement à moyen terme 2023-2025, la DGD projetait un taux d'endettement de 52,8 % du PIB pour 2023, en repli progressif jusqu'à 41,4 % en 2030, pour un plafond cumulé de nouveaux emprunts de 1 377,5 milliards de FCFA sur la période. La trajectoire aujourd'hui retenue par le FMI : 78,9 % en 2025, 86,1 % en 2026, s'écarte donc largement de cette prévision initiale, ce qui illustre à la fois l'ampleur des chocs budgétaires traversés depuis et l'intérêt, pour les autorités comme pour leurs partenaires, de disposer d'une mesure consolidée et actualisée du risque.
L'enjeu dépasse donc la simple recherche d'un nouveau chiffre. Si l'audit permet de rapprocher les différentes catégories d'engagements, dette directe, arriérés, garanties, engagements des entreprises publiques et autres passifs susceptibles de revenir au Trésor, il donnera aux autorités et aux partenaires financiers une image plus complète de la situation.
Le chiffre de 8 780 milliards de FCFA constitue ainsi un point de départ pour mesurer l'endettement public conventionné. Le chiffre de 86,1 % du PIB du FMI constitue une autre lecture du risque souverain. Entre les deux se trouve précisément la question que l'audit doit trancher : quels engagements doivent être considérés comme relevant effectivement du périmètre de la dette publique gabonaise ?
Jusqu'à la publication de conclusions consolidées, les deux chiffres doivent donc être lus avec leur méthode respective : la dette conventionnée d'un côté, l'exposition globale au risque de l'autre. Le véritable enjeu pour le Gabon n'est pas seulement de savoir si sa dette est de 70 %, 74 % ou 86 % du PIB. Il est de parvenir à une définition suffisamment claire et exhaustive, au-delà de la seule dette conventionnée, pour que l'État, ses créanciers et les investisseurs parlent enfin du même risque financier.