À 38 ans, Gwenaël Nze de Souza dirige les opérations de pawaPay au Gabon et parie que le bitcoin sera une composante normale de l’épargne africaine d’ici dix ans. Portrait d’un ingénieur rentré de Londres avec une conviction : la technologie peut refaçonner le système financier du continent.
Lycée Léon Mba, puis London South Bank University pour un master en télécommunications et réseaux informatiques. Gwenaël Nze de Souza rentre à Libreville en 2013 avec une philosophie simple : « Aller chercher l’expertise là où elle se construit pour la ramener là où elle est nécessaire. » Il rejoint l’Agence nationale des infrastructures numériques et des fréquences (ANINF), où il mesure les défis structurels du pays. C’est là qu’il commence à s’intéresser sérieusement à la blockchain. Il fonde Actu Blockchain, un média dédié aux technologies décentralisées, et y découvre quelque chose qui va changer sa trajectoire : « J’y ai vu comment des populations exclues du système bancaire utilisaient ces technologies comme substitut financier. » L’observation est banale en apparence — elle est en réalité fondatrice pour la suite.
pawaPay : mettre le Mobile Money au service des entreprises
Après un passage chez InTouch, il prend, en 2025, la direction des opérations de pawaPay au Gabon. La société, présente dans vingt pays africains, est un agrégateur de Mobile Money : elle permet aux entreprises de collecter et de décaisser des paiements via une API unique, sans avoir à négocier séparément avec chaque opérateur télécom. « Notre technologie permet aux entreprises d’accéder à plusieurs opérateurs dans plusieurs pays africains », résume-t-il.
Pour lui, ce type d’outil a une vertu souvent sous-estimée : il rend visible ce qui ne l’était pas. « Les fintechs de paiement digitalisent des flux qui étaient invisibles pour l’économie formelle. À partir de ces données, les banques peuvent mieux comprendre les comportements financiers et proposer des produits d’épargne adaptés. » En d’autres termes : les données de transaction sont le nouveau dossier de crédit pour les non-bancarisés.
Trois fractures dans le paysage bancaire gabonais
Gwenaël Nze de Souza voit trois dynamiques à l’œuvre dans le secteur financier gabonais. La première est la migration hors du cash : l’argent sort progressivement de l’informel pour entrer dans les circuits numériques traçables. La deuxième est la désintermédiation bancaire. La troisième fracture est ce qu’il appelle l’épargne hybride : une combinaison de liquidité immédiate via le Mobile Money, de rendement local et d’exposition à des actifs numériques. Ce modèle, dit-il, est déjà en train d’émerger, même si les outils pour le formaliser ne sont pas encore là.
Le pari bitcoin et le mur de la CEMAC
C’est sur ce dernier point que sa vision devient la plus clivante. « Mon pari, dans cinq à dix ans : une partie non négligeable de l’épargne digitale en Afrique centrale sera libellée en bitcoin ou en stablecoins adossés à des actifs réels. Les régulateurs qui l’auront anticipé auront un avantage décisif. »
La zone CEMAC, pour l’instant, ne l’entend pas de cette oreille. La BEAC maintient une position de prudence stricte sur les crypto-actifs. L’épisode de la République centrafricaine, qui avait annoncé l’adoption du bitcoin comme monnaie légale avant de reculer sous la pression diplomatique et monétaire régionale, reste dans toutes les mémoires comme un avertissement sur les limites du volontarisme national face aux contraintes de la zone franc. Gwenaël Nze de Souza ne se fait pas d’illusions sur le calendrier. Mais il pense que la question n’est pas de savoir si ces actifs vont s’imposer il croit que c’est inévitable, mais de savoir quel pays sera prêt à encadrer l’usage avant que les pratiques ne le devancent.
Son ambition pour le Gabon : en faire le laboratoire d’une nouvelle culture de l’épargne. Le bitcoin comme norme sécurisée, pas comme curiosité technologique pour initiés. Pour l’instant, c’est encore un pari. Dans dix ans, on saura si c’était une prophétie ou une anticipation.
Notre dossier du mois est consacré, pour sa part, à l’état du système bancaire gabonais aujourd’hui.