Le Gabon affiche l’un des taux de bancarisation les plus élevés de la zone Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale (CEMAC). Selon la Banque des États de l’Afrique centrale, plus de 25 % de la population détient un compte bancaire, contre moins de 12 % en moyenne dans la sous-région. Et pourtant, une part importante des Gabonais continue de se tenir à distance du système bancaire formel. Ce paradoxe s’explique moins par un manque d’offres que par une mémoire collective. Car derrière les chiffres, il y a une histoire : celle d’un système bancaire marqué par des faillites à répétition, des épargnants lésés et des institutions qui, trop souvent, n’ont pas tenu leurs promesses.
Le système bancaire gabonais s’est construit sur un socle colonial dominé par la Banque Internationale pour l’Afrique Occidentale (BIAO), implantée dès 1928 à Port-Gentil. Pendant des décennies, elle structure l’activité bancaire en Afrique francophone, finançant entreprises, États et particuliers. Mais ce modèle, fortement dépendant de la France et peu adapté aux réalités locales, montre ses limites dès les années 1980. La chute des prix du pétrole et la crise de la dette fragilisent l’ensemble du système financier. Dans ce contexte apparaissent de nouveaux acteurs, souvent mal préparés. La Banque du Gabon et du Luxembourg (BGL, banque du président Bongo) disparaît dès 1986, première faillite marquante du pays, révélant des failles profondes de gouvernance. La faillite de la BNCR (Banque nationale du crédit rural), créée pour financer l’agriculture et l’élevage, est intervenue en 1989 après trois années d’existence sans pouvoir remplir son rôle. La Bank of Credit and Commerce International (BCCI), une banque à capitaux émiratis présente via une succursale au Gabon, s’effondre par ailleurs en 1991 dans l’un des plus grands scandales financiers internationaux.
Les années 90 : la transition ratée
La disparition progressive de la BIAO ouvre une phase de recomposition. La Méridien BIAO, qui absorbe alors la filiale locale de l’ancienne banque coloniale, la BIPG (Banque internationale pour le Gabon), est censée incarner une nouvelle génération de banques africaines. Mais cette transition échoue. Expansion mal maîtrisée, gestion fragile, soupçons d’irrégularités : le groupe Méridien s’effondre à son tour au milieu des années 90. Au Gabon, la banque est placée sous administration provisoire avant d’être finalement liquidée, malgré un redressement amorcé, pour des questions d’ordre politique selon des sources proches du dossier. Dans le même temps, la Banque populaire du Gabon, pourtant entièrement privée et portée par 1 700 actionnaires, disparaît après seulement trois ans d’activité (1996-1999). L’enthousiasme de la bancarisation populaire se heurte alors à la réalité d’un modèle économique fragile.
Les années 2010 : le choc public
Après une période d’accalmie relative, les années 2010 marquent un nouveau tournant, cette fois du côté des banques publiques. La Banque gabonaise de développement (BGD), créée en 1960, a été placée en liquidation après le retrait de son agrément par la COBAC en 2018. Après plusieurs années de difficultés financières, de gouvernance défaillante et d’une tentative de restructuration échouée, la BGD n’a pu survivre. La Banque de l’habitat du Gabon (BHG), détenue à hauteur de 20 % par la BGD, a été lancée en 2007 pour faciliter l’accès au crédit immobilier… et placée sous administration provisoire par la COBAC dès 2015 pour non-respect des ratios prudentiels, avant d’être mise en liquidation en 2017. La même année, Postebank SA, censée promouvoir l’épargne populaire via le réseau postal, a suivi le même chemin. Sa chute marque durablement les esprits contemporains. Avec plus de 300 000 clients et plus de 40 milliards de FCFA de dépôts bloqués, l’impact est massif. Les promesses de remboursement entretiennent jusqu’à aujourd’hui un sentiment d’injustice. Ces épisodes ont creusé une plaie que les discours sur la modernisation financière n’ont pas suffi à refermer. La confiance, une fois perdue, ne peut se décréter.
L’informel, une réponse logique
Dans ce contexte, les mécanismes financiers informels — tontines, épargne communautaire, liquidités conservées hors du système — ont trouvé une nouvelle vigueur. Des pratiques déjà ancrées dans le tissu social sont devenues, pour beaucoup, une réponse rationnelle à un système qui avait démontré ses limites, un système qui a déçu. Ces pratiques offrent ce que les banques n’ont pas toujours su garantir : la confiance, la simplicité, l’absence de frais. L’argent circule au sein de réseaux sociaux et familiaux dont les règles sont connues et respectées. L’informel a bien sûr ses limites : il ne protège pas contre le vol, il ne donne pas accès au crédit structuré et il laisse les opérateurs économiques hors des radars statistiques. Mais tant que le secteur formel ne sera pas parvenu à reconstruire sa crédibilité, ces circuits alternatifs continueront de prospérer.
Reconstruire, sans répéter
Aujourd’hui, la question n’est pas seulement d’élargir l’accès aux services financiers. Elle est de reconstruire la confiance. Cela passe par des institutions solides, une gouvernance irréprochable et des modèles économiques viables. La mémoire bancaire est longue.