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Période 2016-2024 : la décennie où les banques gabonaises ont commencé à plier

Période 2016-2024 : la décennie où les banques gabonaises ont commencé à plier

Lorsque la COBAC publie ses chiffres pour l’année 2024 — créances douteuses en hausse de 31,4 %, liquidités en recul de 140 milliards FCFA, dette souveraine reclassée à risque élevé —, le réflexe est de chercher la cause dans un événement récent, un choc soudain, une décision malheureuse. La réalité est moins dramatique et plus inquiétante : cette situation est le résultat d’une dégradation lente, méthodique, qui a commencé en 2016 et que les différentes tentatives d’assainissement n’ont pas suffi à enrayer.

Le coup de massue de 2014-2016

Tout commence avec le pétrole. En juin 2014, le baril de Brent dépasse 110 dollars. En janvier 2016, il tombe en dessous de 30 dollars. Pour une économie où les hydrocarbures représentent encore près de 45 % des recettes budgétaires, l’impact est immédiat et brutal. Les recettes de l’État s’effondrent. Les dépenses, elles, ne suivent pas le même rythme descendant.

L’urgence semble reculer. Mais l’assainissement reste superficiel. Les arriérés de l’État ne sont pas résorbés. Les créances douteuses sont provisionnées mais pas effacées. Les fonds propres de plusieurs établissements restent en dessous des niveaux requis. La COBAC accorde des délais. Le cycle de la tolérance supervisée s’installe — une parenthèse qui ne fait que repousser l’échéance.

2020-2022 : le double choc qui brise la reprise

La pandémie de Covid-19, en 2020, interrompt le fragile redressement. L’activité économique se contracte, les moratoires sur les crédits sont accordés. Entre 2014 et 2016, les recettes pétrolières gabonaises ont chuté d’environ 40 %, réduisant mécaniquement la capacité de l’État à honorer ses engagements envers ses fournisseurs et créanciers domestiques. Ce choc est le point de départ de la spirale qui aboutit aux indicateurs alarmants de 2024.

Confronté à cette morosité de l’économie, d’une part, et aux priorités de dépenses pas toujours justifiées de l’administration de l’époque, d’autre part, l’État gabonais se voit contraint à un mécanisme silencieux mais destructeur : le retard de paiement. Les fournisseurs, les prestataires, les entreprises de travaux publics attendent leurs règlements — des semaines, des mois, des années.

Le stock d’arriérés intérieurs commence à gonfler, discrètement d’abord, de façon alarmante ensuite. Selon les données publiées à fin octobre 2025, ces arriérés atteignent 443,6 milliards FCFA. Mais leur accumulation a débuté bien avant. Ce mécanisme a une conséquence directe sur les banques, rarement expliquée clairement : les entreprises qui ne sont pas payées par l’État ne peuvent pas rembourser leurs crédits bancaires. Les créances saines d’aujourd’hui deviennent les créances douteuses de demain.

Dans le même temps, les créances non performantes sont temporairement masquées dans les bilans grâce aux assouplissements prudentiels autorisés par la COBAC à titre exceptionnel. Puis vient le cycle électoral gabonais de 2022-2023. Le FMI, dans son rapport Article IV de 2024, a relevé que ces dépenses ont « creusé le déficit hors pétrole à deux chiffres en pourcentage du PIB hors pétrole, financé en partie par une accumulation substantielle d’arriérés intérieurs ».

Concrètement : l’État, à court de ressources, replonge dans la mécanique du non-paiement. Ce que le cycle 2016-2019 avait commencé à construire est partiellement défait. Les bilans bancaires, qui avaient souffert une première fois, subissent une nouvelle vague de détérioration. À ce moment, la dégradation des bilans bancaires ne reflète pas des décisions imprudentes de quelques directeurs de crédit : elle est, pour une large part, le reflet comptable des défaillances budgétaires de l’État.

2017-2019 : l’assainissement manqué

Consciente du risque systémique, la COBAC intensifie ses contrôles à partir de 2017. C’est dans ce contexte qu’elle retire l’agrément de plusieurs établissements fragiles : la PosteBank en 2017, la BHG en 2017, la BGD en 2018 et la BPG en 2021. Ces décisions, douloureuses pour les épargnants concernés, s’inscrivent dans une logique de nettoyage du marché — l’objectif étant de concentrer le secteur sur un noyau d’acteurs solides et correctement capitalisés.

Parallèlement, la COBAC engage une négociation avec les établissements privés survivants pour des plans de recapitalisation. Certains y répondent, d’autres temporisent. La conjoncture se stabilise brièvement entre 2017 et 2019, portée par une légère remontée des cours pétroliers. Les indicateurs s’améliorent marginalement.

2023-2024 : la facture se présente

C’est dans ce contexte que les chiffres du rapport COBAC 2024 doivent être lus. La hausse spectaculaire des créances douteuses gabonaises n’est pas un accident : c’est la consolidation comptable de huit années de dégradation progressive. La fuite de liquidités n’est pas une panique soudaine des déposants : c’est le résultat de refinancements difficiles dans un contexte de risque souverain dégradé.

Trois dégradations successives de Fitch en dix-huit mois — de B- à CCC- entre juillet 2024 et décembre 2025 — signent officiellement ce que les bilans bancaires affichaient déjà en interne depuis plusieurs exercices. La mécanique est désormais enclenchée dans les deux sens : l’État fragilise les banques, et les banques, surchargées de titres publics, ne peuvent plus financer l’économie réelle au rythme nécessaire. C’est la boucle perverse que les superviseurs redoutaient depuis des années.

Ce que cette séquence change à la lecture du présent

Comprendre cette décennie de dégradation progressive ne conduit pas au pessimisme. Elle permet, au contraire, d’identifier avec précision où se situe le vrai levier du redressement : il ne dépend pas d’abord des banques elles-mêmes, ni même de la COBAC, mais de la capacité de l’État gabonais à résorber ses arriérés, à rétablir sa crédibilité budgétaire et à cesser d’être, structurellement, l’un des principaux facteurs de risque du système qu’il est censé stabiliser.

C’est sur ce point que l’accord en cours de négociation avec le FMI, que le président Oligui Nguema a instruit d’accélérer pour aboutir avant mai 2026, jouera un rôle décisif — non pas comme une contrainte extérieure imposée, mais comme le mécanisme de discipline budgétaire que le système bancaire gabonais attend, pour sa propre survie, depuis une décennie.

Les banques ne se redresseront pas sans un État qui paie ses dettes. Et un État qui paie ses dettes commence par ne plus en créer de nouvelles qu’il ne peut pas honorer.

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