DE LA TEMPÊTE À L’ACCALMIE

Pizolub, entreprise gabonaise créée en 1978 et spécialisée dans la production et la commercialisation de lubrifiants pour les secteurs automobile, industriel et maritime, est un acteur significatif de l’industrie nationale. Depuis des décennies, Pizolub semble peiner à atteindre une vitesse de croisière, naviguant entre turbulences financières et concurrence accrue des produits importés. Le 18 juin dernier, dans un contexte où le Gabon cherche à se réapproprier les leviers stratégiques de son économie, le ministre du Pétrole et du Gaz, Sosthène Nguema Nguema, a rencontré les responsables de Pizolub. Cette audience avait pour objectif de poser les bases d’une relance structurée de l’entreprise alors que le pays redéfinit sa stratégie énergétique et industrielle. Aujourd’hui, avec à la barre un nouveau capitaine en la personne de Hans Landry Ivala nommé directeur général en janvier 2025, Pizolub amorce un tournant décisif. Si l’entreprise a traversé récemment une période difficile sur le plan financier, elle bénéficie aujourd’hui de l’appui de la Gabon Oil Company ainsi que de l’annulation de 12 milliards de F CFA de dettes. Mue par un plan de relance industriel ambitieux, Pizolub vise non seulement à revenir à l’équilibre d’ici fin 2025, mais envisage également une expansion régionale à moyen terme. Dans cet entretien, Hans Landry Ivala partage son analyse des défis structurels auxquels l’entreprise fait face, des réformes engagées ainsi que des perspectives qui se dessinent à la lumière des évolutions dans les secteurs pétrolier et gazier du Gabon.

Depuis votre arrivée à la tête de Pizolub en janvier 2025, l’entreprise a mis en place un plan de redressement ambitieux. Acceptez-vous de nous présenter l’évolution récente de la situation financière et sociale de Pizolub?

Avant toute chose, permettez-moi de vous remercier pour l’opportunité que vous m’offrez d’édifier l’opinion publique sur la situation de Pizolub qui est un fleuron de notre industrie sur le plan national. Pour rappel, j’ai été nommé en Conseil des ministres le 19 décembre 2024 et ai pris mes fonctions le 15 janvier 2025. S’agissant de la situation sociale de Pizolub, il m’importe de rappeler que le seul engagement que j’ai pris devant les employés le jour de ma prise de fonction est de leur garantir le paiement régulier de leurs salaires dans les délais prescrits. Cet engagement a été honoré à ce jour et contribue à maintenir un climat social apaisé. Par ailleurs, un travail titanesque a été effectué de janvier à juillet 2025 au niveau du conseil d’administration et de l’assemblée générale des actionnaires pour restructurer les capitaux propres de l’entreprise qui, au 31 décembre 2024, présentaient un solde débiteur de 15  076209  773 F  CFA, exposant ainsi l’entreprise à une faillite du fait qu’ils étaient inférieurs à la moitié du capital social de 860  000000 F  CFA.

Un processus de recapitalisation a ainsi été mis en œuvre en trois étapes. Dans un premier temps, sur décision de l’assemblée générale mixte du 27 février 2025, le capital social a été augmenté de 1  810  000  000 F  CFA par incorporation des réserves. Dans un second temps, par décision de l’assemblée générale extraordinaire du 18 avril 2025, le capital social a été augmenté de 6  600  000  000 F  CFA par compensation de la créance vis-à-vis de la Gabon Oil Company (GOC) qui a marqué son entrée dans le capital de Pizolub avec 71,20 % des parts. Enfin, sur décision de l’assemblée générale mixte du 25 juillet 2025, le capital social a été augmenté de 12  395  120  000 F CFA par compensation de la créance vis-à-vis de l’État, puis immédiatement réduit de 17  746  330  000 F  CFA afin d’apurer les pertes.

Consécutivement à cette recapitalisation, le capital social est désormais fixé à la somme de 3  918  790  000 F  CFA. Les capitaux propres sont ainsi redevenus positifs à hauteur de 3  918  906  573 F  CFA, ce qui n’était plus le cas depuis 2018.

Après l’annulation de plus de 12 milliards de F  CFA de dettes fiscales et douanières par l’État, quelles ont été les répercussions de cette décision sur la viabilité de l’entreprise? Quelles mesures mettez-vous en place pour assurer une gestion rigoureuse à l’avenir?

Il ne s’agit pas d’une annulation, mais plutôt d’une conversion de la créance de l’État en apport dans le capital de Pizolub. Cette opération, qui fait partie intégrante du processus de recapitalisation que j’ai décliné en amont a eu un impact décisif sur la viabilité de Pizolub. Nous sommes résolument engagés dans la préservation de cet acquis par la mise en place d’une gestion rigoureuse de nos ressources fondée sur la discipline budgétaire et le respect strict de la feuille de route définie par le conseil d’administration. Notre objectif est clair : faire de Pizolub une entreprise durablement rentable, au service de l’économie nationale et de ses partenaires.

Alors que le marché est toujours envahi par des lubrifiants importés à des tarifs très compétitifs, comment Pizolub envisage-t-elle de profiter du nouvel arrêté ministériel qui régule les importations afin de renforcer sa position sur le marché national?

Notre activité principale consiste en la formulation des lubrifiants en respectant les standards de qualité de la profession. Le nouvel arrêté ministériel offre une opportunité stratégique pour renforcer notre position sur le marché national. Cependant, cette dynamique ne pourra se concrétiser qu’à travers un engagement collectif des opérateurs du secteur. Il est essentiel de lutter ensemble contre la prolifération des huiles de mauvaise qualité, nuisibles aux moteurs et à l’environnement.

Votre plan de redressement prévoit une augmentation de la capacité de production, passant à terme de 24  000 à 100  000 tonnes. Qu’en est-il de cette perspective?

Cette perspective d’augmentation de la capacité de production est pleinement intégrée dans notre plan de redressement. Il convient de préciser que les 24000 tonnes correspondent à notre capacité de production annuelle en régime 2/4 de travail, ce qui signifie que notre outil industriel n’est pas encore exploité à son plein potentiel. L’objectif de 100000 tonnes vise à répondre aux besoins du marché sous-régional de la Cemac, dans une logique de positionnement stratégique. Il ne s’agit pas seulement d’augmenter les volumes, mais de faire de Pizolub un acteur régional de référence en matière de formulation de lubrifiants de qualité. Cette ambition repose sur une montée en charge progressive se fondant sur l’excellence opérationnelle.

Quels investissements technologiques ou partenariats sont d’ores et déjà en cours pour actualiser vos outils de production, vos installations à Port-Gentil?

Des investissements considérables ont été réalisés, notamment au sein de notre laboratoire, avec l’acquisition d’équipements conformes aux normes ASTM, afin de garantir la fiabilité des analyses et la traçabilité des produits. Par ailleurs, des investissements continus sont engagés sur les lignes de production afin d’optimiser les performances, le taux de disponibilité des équipements sensibles et de répondre efficacement à la demande du marché.

Le Gabon se repositionne sur la scène énergétique mondiale, notamment avec les nouveaux projets gaziers et le développement de la Gabon Oil Company. Comment Pizolub s’inscrit-elle dans cette nouvelle dynamique? Envisagez-vous d’accroître les synergies avec la GOC ou d’autres acteurs du secteur?

Le développement de nouveaux projets miniers et gaziers visant la diversification économique et la transformation énergétique de notre pays suscitera une augmentation significative du besoin en lubrifiants. Conscientes de cet état de fait, les plus hautes autorités ont jugé opportun de faire profiter de ces nouvelles parts de marché en perspective à l’outil industriel national. C’est là tout le sens de la revitalisation de Pizolub qui s’inscrit pleinement dans la nouvelle dynamique énergétique impulsée par le gouvernement. Bien évidemment, toutes les synergies qui concourent à renforcer la souveraineté économique de notre pays sont à envisager.

En ce qui concerne l’expansion, Pizolub envisage-t-elle de s’étendre au sein de la CEEAC? Si tel est le cas, quels marchés visez-vous en priorité et comment prévoyez-vous de positionner votre marque face à des géants internationaux du secteur?

Il me paraît opportun d’indiquer clairement que Pizolub n’a pas de marque. L’expansion régionale de Pizolub au sein de la CEEAC se fera exclusivement à travers les marketeurs agréés, conformément à notre positionnement industriel. Nous devons rester pleinement concentrés sur notre cœur de métier : la formulation de lubrifiants.

Si vous deviez projeter l’avenir de Pizolub à l’horizon 2030, à quoi ressemblerait l’entreprise selon vous? Quels leviers en termes de ressources humaines, de technologie et de stratégie seront essentiels pour garantir un équilibre durable?

En 2030, Pizolub pourrait incarner un modèle industriel gabonais moderne, durable et résilient, aligné avec la vision du gouvernement en matière de souveraineté économique. À mon sens, les leviers essentiels seront les suivants : l’automatisation des process de fonctionnement des équipements et la digitalisation des tâches administratives; la formation continue du personnel dans les nouveaux métiers industriels et numériques et le développement d’une culture d’innovation; la création de synergies avec les opérateurs économiques locaux pour l’achat de matières premières, renforçant les filières nationales et réduisant la dépendance extérieure; l’adoption de pratiques écoresponsables, développement de lubrifiants biosourcés et intégration dans une logique d’économie circulaire. Pizolub 2030 sera ainsi une entreprise agile, connectée et enracinée dans son territoire, capable de conjuguer performance industrielle, responsabilité sociale/sociétale et souveraineté économique.

Parcours académique et professionnel de M. Hans Landry Ivala

Entre industrie pétrolière et service public.

Natif du Gabon, Hans Landry Ivala est marié et père de cinq enfants. Il effectue ses études secondaires à l’École militaire préparatoire technique de Bingerville, en Côte d’Ivoire, où il obtient son baccalauréat scientifique série C en 1998. Il poursuit ses études en classes préparatoires MPSI/MP au lycée national Léon Mba de Libreville, avant d’intégrer l’École supérieure d’ingénieurs généralistes (Esigelec) de Rouen, en France, dont il sort diplômé en 2003.

Sa carrière débute la même année chez Total Gabon (aujourd’hui TotalEnergies EP Gabon) en tant qu’ingénieur automaticien. Il y occupera successivement plusieurs fonctions techniques et managériales, notamment celles de responsable du projet de modernisation du terminal pétrolier du cap Lopez, puis de chef du service des relations sociales à la direction des ressources humaines en 2014. Parallèlement, il s’illustre au sein de l’Organisation nationale des employés du pétrole (Onep) où, entre 2005 et 2013, il sera successivement secrétaire provincial de l’Ogooué-Maritime et secrétaire général adjoint.

De 2016 à janvier 2024, il occupe les fonctions de directeur général de l’Office national de l’emploi (ONE), devenu en 2022 Pôle national de promotion de l’emploi (PNPE). Dans le cadre du Plan d’accélération de la transformation (PAT), il prend également la tête du projet de la task-force «Programme de facilitation de l’accès à l’emploi» entre 2021 et 2023.

De retour à TotalEnergies EP Gabon en 2024, il est chargé du développement durable et sociétal au sein de la direction Business et Développement. Enfin, le 19 décembre 2024, Hans Landry Ivala est nommé directeur général de Pizolub, société nationale spécialisée dans la production et la distribution de lubrifiants, fonction qu’il occupe actuellement. La vision managériale de Hans Landry Ivala marque une nouvelle génération de dirigeants gabonais engagés pour le développement industriel et social du pays.

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