« DES MESURES STRATEGIQUES PEUVENT AIDER LES PAYS D’AFRIQUE SUBSAHARIENNE À RELEVER LES DEFIS PERSISTANTS »

La croissance des pays d’Afrique subsaharienne devrait passer de 3,4% en 2023 à 3,8  % en 2024 et près des deux tiers des pays s’attendent à une croissance plus élevée, selon les projections du Fonds monétaire international (FMI). La reprise économique devrait se poursuivre et atteindre 4,0% en 2025. Pourtant tout n’est pas au beau fixe. Dans cet entretien accordé à Forbes Afrique, Catherine Pattillo, directrice adjointe pour l’Afrique au FMI, revient sur les mesures stratégiques qui peuvent aider les États de la région à relever les défis persistants.

Plusieurs rapports du FMI et de la Banque mondiale s’accordent à dire que la croissance économique mondiale ne devrait pas excéder les 3 % en moyenne, chaque année jusqu’en 2028. Parallèlement, les perspectives de croissance de l’Afrique subsaharienne sont positives : 3,8% en 2024, avec des projections de croissance atteignant 4,0% en 2025, des chiffres supérieurs aux moyennes mondiales malgré un environnement économique global et régional difficile. Comment l’expliquez-vous?

Les pays en développement ont un potentiel de croissance plus rapide que les pays développés en raison de deux facteurs. D’abord, les rendements décroissants : les économies avancées disposent de plus de capital, le rendement de ce capital est donc plus faible. Ensuite, les pays à faible revenu peuvent tenter de rattraper leur retard en reproduisant ce qui existe dans les économies avancées en termes de technologies, de méthodes de production, de connaissances et d’institutions. Ils ont donc tendance à croître plus rapidement et c’est ce que nous avons vu avant la pandémie et maintenant avec l’Afrique subsaharienne. La bonne nouvelle, c’est que la croissance devrait passer de 3,4% l’année dernière à 3,8% cette année tandis que deux tiers des pays devraient voir leur croissance augmenter. C’est ce que nous avons appelé une «reprise timide». En effet, bien qu’il s’agisse d’une amélioration, elle reste bien en deçà de ce qui serait nécessaire pour combler l’écart par rapport à la tendance prépandémique. C’est encore trop tiède pour relancer la convergence vers les niveaux de revenus d’autres marchés émergents. Je pense que pour relever les défis auxquels est confrontée l’Afrique subsaharienne, les États africains devraient prioriser des politiques permettant de stimuler l’innovation, attirer plus d’investissements directs étrangers et promouvoir l’intégration commerciale, autant d’éléments vitaux pour la résilience des pays de la région.

En ce qui concerne les facteurs prometteurs, nous avons observé trois signes. Tout d’abord, la reprise économique avec la diminution des déséquilibres macro-économiques et celle, comme vous le savez, de l’inflation qui est passée d’environ 10 % il y a un an à quelque 6 % en février. Nous avons également constaté un ajustement budgétaire impressionnant. Alors qu’auparavant, nous assistions à 10 ans d’augmentation continue de la dette, celle-ci se stabilise aujourd’hui à environ 60 % du PIB. Le troisième signe prometteur est la réouverture des marchés de capitaux internationaux. Nous avons ainsi vu la Côte d’Ivoire, le Bénin et le Kenya émettre des obligations après une interruption d’environ deux ans.

Malgré tout, comme le souligne votre rapport, «tout n’est pas rose». La région subsaharienne est confrontée à de nombreux défis : pénuries de financement, coûts d’emprunt élevés et remboursements de dette imminents. Dans ce contexte, quelles devraient être les priorités des États africains?

Les défis mettent en évidence trois priorités politiques. La première consiste à s’adapter à un monde caractérisé par des contraintes de financement très strictes et des chocs plus nombreux. Cela nécessite tout d’abord d’œuvrer à l’amélioration des finances publiques sans compromettre le développement. L’assainissement budgétaire est donc une priorité, principalement par la mobilisation des recettes nationales plutôt que par des coupes dans les dépenses vitales. Ensuite, il faut maintenir la stabilité des prix tout en soutenant la croissance. Près de la moitié des pays connaissent actuellement une baisse de l’inflation, ce qui pourrait bientôt permettre de réduire les taux d’intérêt et pourrait compenser l’impact de l’assainissement budgétaire sur la croissance. Enfin, certains pays sont toujours confrontés à des pressions sur les taux de change et doivent permettre à ces derniers de se déprécier. La troisième priorité politique consisterait à diversifier les sources de financement et les opportunités de croissance par des politiques d’éducation et de développement des compétences, vous savez, les choses qui peuvent stimuler l’innovation, attirer plus d’IDE (investissements directs étrangers) et promouvoir l’intégration commerciale. Ces éléments sont vraiment vitaux pour la résilience.

Les       pays       d’Afrique subsaharienne      sont confrontés à une instabilité politique croissante et à des chocs climatiques fréquents. La région doit faire face à une année critique, avec 18 élections nationales en 2024. De même, les chocs climatiques sont de plus en plus étendus, notamment les sécheresses. Quel rôle la communauté internationale peut-elle jouer pour soutenir la région?

Tout d’abord, je dirais qu’il faut rester engagé, même dans des régions difficiles comme le Sahel où règne une grande instabilité politique. Le passé montre qu’il est vraiment important que la communauté internationale reste mobilisée, même dans les périodes difficiles. Deuxièmement, j’augmenterais le financement de la lutte contre le changement climatique. Vous avez mentionné tous les chocs climatiques. Il est nécessaire que la communauté internationale soutienne les pays à faible revenu d’Afrique subsaharienne par le biais du financement climatique, à la fois par le secteur officiel et par le secteur privé. Au FMI, nous sommes très fiers de notre fonds fiduciaire pour la résilience et la durabilité, qui constitue une source de financement supplémentaire pour les pays qui entreprennent des réformes climatiques. Nous avons approuvé 18 programmes, dont la moitié dans la région. Plus généralement, pour la communauté internationale, les réformes nationales évoquées plus tôt mettront du temps à porter leurs fruits et les pays ont donc besoin du soutien de la communauté internationale. Il est essentiel que les créanciers multilatéraux et les créanciers bilatéraux officiels continuent à jouer un rôle important dans la fourniture de financements à la région.

En réponse au resserrement des financements, les pays ont dû réduire les dépenses publiques essentielles en détournant les fonds de développement vers le service de la dette. Cette situation risque de nuire au potentiel de croissance de la région. Pour les pays confrontés à des déficits de financement extérieur, le FMI se dit prêt à apporter son soutien (il a déjà fourni 58 mds de dollars de financement depuis le début de la pandémie). Quelles sont les grandes lignes stratégiques du fonds à développer pour un avenir plus inclusif, plus durable et plus prospère des pays d’Afrique subsaharienne?

Nous sommes très engagés avec les pays de la région, à la fois en fournissant des financements et en travaillant très étroitement avec des conseils politiques pour développer de manière significative les capacités de financement. Sur 45 pays présents, 27 travaillent aujourd’hui avec nous dans le cadre de programmes du FMI qui les aideront à atteindre des objectifs plus inclusifs et plus stables à long terme. Nous veillons à ce que les priorités soient dédiées aux investissements dans l’éducation, la santé et les filets de sécurité sociale pour les plus vulnérables.

L’Afrique paye une prime de risque très élevée pour le financement de sa dette. Pour certains économistes, son développement à long terme ne peut être fondé sur des prêts à court terme. Les prêts accordés à l’Afrique devraient être d’une durée d’au moins 25 ans, voire davantage. Cette question du financement de la dette ne mérite-t-elle pas d’être portée davantage à l’attention du G20?

Je tiens à préciser que nous sommes préoccupés par les vulnérabilités de la dette dans la région et que les niveaux d’endettement approchent des niveaux élevés, même s’ils sont en train de se stabiliser. Les taux d’intérêt mondiaux toujours élevés ne font qu’ajouter au défi. Mais il n’y a pas de crise généralisée de la dette dans la région. Bien sûr, il y a beaucoup de variations, beaucoup d’hétérogénéité entre les pays. L’un des grands problèmes qui nous préoccupent est la question des liquidités. En raison des remboursements élevés de la dette, le ratio médian des paiements d’intérêts par rapport aux recettes a doublé au cours de la dernière décennie. De nombreux pays sont donc confrontés à cette pression sur les liquidités, ce qui les empêche de dépenser pour l’éducation, la santé, les infrastructures, etc., nécessaires au développement.

En ce qui concerne la dette, quelques pays atteignent le point critique où celle-ci n’est plus soutenable. Ils entament donc des discussions avec leurs créanciers pour se reprofiler. Nous avons le cadre commun du G20, dans lequel ces pays se sont engagés, et nous voyons que certains d’entre eux sont en train de se restructurer. Dans des pays comme le Tchad, la Zambie ou le Ghana, qui ont ratifié le processus du cadre commun du G20, est-il aussi efficace et rapide que nous le souhaiterions? Non. Mais, les progrès que nous avons constatés sont bien plus importants que ceux que nous aurions constatés sans ce processus. De bons progrès sont à souligner dans un certain nombre de cas.

L’investissement dans le capital humain et dans les infrastructures énergétiques, une stratégie d’industrialisation et de diversification basée sur les ressources qui permettent au continent d’exploiter ses avantages comparatifs et de renforcer sa résilience aux chocs, devraient être des objectifs prioritaires pour l’Afrique subsaharienne. Que conseille le FMI aux gouvernements africains en la matière?

Actuellement, nous constatons que les économies diversifiées affichent une croissance d’environ 6 %, contre 3 % pour les économies moins diversifiées, ce qui signifie que les économies moins diversifiées ne connaissent pratiquement pas de croissance par habitant. Il y a donc un réel avantage à diversifier son économie vers des secteurs plus dynamiques et moins volatils, comme la transformation des produits de base ou les services manufacturiers.

Mais comment fait-on? C’est un processus très complexe et il n’existe pas de recette simple et rapide. Il faut une vaste stratégie impliquant tous les aspects de l’économie : soutenir l’innovation, améliorer le climat des affaires, réorienter les dépenses publiques vers des secteurs prioritaires tels que les infrastructures, l’éducation, le développement des compétences, les soins de santé. Il s’agit là de catalyseurs essentiels. 

En ce qui concerne la diversification, nous avions deux notes pertinentes. L’une d’entre elles portait sur les minéraux critiques, essentiels à la transition énergétique, et soulignait que la région possédait près d’un tiers des réserves prouvées de ces minéraux nécessaires à la transition verte. Les pays ont donc une grande marge de manœuvre pour passer de l’extraction et de l’exportation de minéraux bruts à leur transformation. Cela permettrait d’augmenter la valeur ajoutée et de créer davantage d’emplois hautement qualifiés. Nous avons également eu une note sur les défis de l’éducation dans la région et la nécessité d’une augmentation significative du financement de l’éducation. Je voulais aussi souligner que dans ce programme de diversification, l’intégration commerciale régionale offre de nouvelles opportunités d’élargir les marchés et d’améliorer l’attrait des investissements pour ces pays. Nous avons la zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf) et la nécessité de travailler maintenant à sa mise en œuvre en redoublant d’efforts pour nous attaquer à ces mesures tarifaires et non tarifaires encore élevées dans la région.

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