DÉCENTRALISATION : UNE NOUVELLE ARCHITECTURE POUR LE DÉVELOPPEMENT TERRITORIAL
Longtemps perçue comme un chantier purement administratif, voire secondaire, la décentralisation revient au centre du débat public. Installation de la Commission nationale de la décentralisation (CND) en juin 2025 et adoption du plan national de transfert de compétences après des années d’expectative : les autorités gabonaises ont décidé d’amorcer un tournant historique. Il faut dire que derrière les termes juridiques se cache un enjeu de fond axé autour de la manière dont l’État sert ses citoyens. L’exécutif entend désormais s’appuyer sur des collectivités locales fortes, responsables et mieux financées. La décentralisation peut donc, à l’heure où le pays amorce sa transformation urbaine, devenir un levier de transformation économique profonde du pays.
Le 17 juin dernier, le président de la République a ouvert la première session de la Commission nationale de la décentralisation (CND), réaffirmant au passage sa volonté de « construire un cadre juridique robuste et opérationnel garantissant un transfert effectif des compétences et des ressources de l’État vers les collectivités territoriales ». Dans le prolongement du sixième pilier de son projet de société, il a insisté sur la nécessité de responsabiliser les autorités locales et d’asseoir une gouvernance de proximité. À ce titre, la création de la CND, instituée par la loi organique no 001/2014, marque une étape concrète. Elle a pour mission de piloter la mise en œuvre du plan national de transfert des compétences validé en marge de cette session. C’est une feuille de route opérationnelle pour redéployer progressivement les fonctions publiques essentielles (eau, voirie, santé, éducation, urbanisme) au niveau local.
Un fonds de péréquation pour accélérer le processus
L’un des instruments phares de cette réforme est le fonds de péréquation, identifié par la CND comme un mécanisme central pour garantir l’équité entre les territoires. Son principe est de compenser les déséquilibres, notamment financiers, entre collectivités, en allouant davantage de ressources aux communes et départements les moins dotés, l’objectif étant de permettre à toutes les collectivités, y compris les plus enclavées, d’assurer les mêmes services publics de base que celles des principaux centres urbains. Des mécanismes existants au Cameroun, au Kenya ou en Afrique du Sud ont permis de délocaliser l’administration et les ressources grâce à une dotation égalitaire, calculée en fonction de la population et de la superficie. Ce fonds est donc appelé à devenir un moteur de rééquilibrage stratégique, tout en renforçant la transparence.
Mais derrière la réforme institutionnelle, c’est toute l’économie territoriale qui pourrait être relancée. En effet, en amorçant le principe de l’économie de proximité grâce aux commandes locales à la sous-traitance et à l’emploi communal, l’État gabonais vise une meilleure efficacité de la dépense publique, avec des investissements adaptés aux besoins locaux. La structuration des filières agricoles locales, permettrait aux collectivités de doper leurs régions, facilitant également l’arrivée de nouveaux acteurs économiques, d’investisseurs attirés par la stabilité juridique et une meilleure visibilité des projets locaux. Dans des villes comme Mouila, Tchibanga ou Makokou, la décentralisation permettrait de débloquer des projets simples, mais essentiels : réhabilitation de pistes rurales, forages, électrification de quartiers, gestion des déchets, création de centres urbains. Autant de chantiers à fort impact social et économique.
Une opportunité pour le secteur privé local
Cependant, la réussite de la décentralisation ne dépend pas uniquement des autorités publiques. Le secteur privé, en particulier les filières de la grande distribution et de l’immobilier, a un rôle majeur à jouer dans la structuration territoriale. En s’implantant dans les villes secondaires, les enseignes commerciales dynamisent l’économie locale, créent des emplois et soutiennent les filières vivrières locales. Certaines coopératives agricoles commencent à fournir en direct des supermarchés à Libreville, Port-Gentil ou Franceville. De leur côté, les promoteurs immobiliers participeront à l’aménagement des zones urbaines émergentes, en partenariat avec les mairies, en intégrant dans leurs projets des équipements publics (écoles, voirie, éclairage). Les investisseurs privés, en s’appuyant sur des collectivités et partenaires fiables, viendront accompagner la croissance locale et, par ricochet, nationale.
Pour y parvenir, le Gabon peut se calquer sur des modèles africains réussis afin de façonner sa propre trajectoire. Au Kenya, depuis la réforme constitutionnelle de 2010, les 47 comtés que compte le pays bénéficient de transferts directs équivalents à 15 % du budget national. En Afrique du Sud, un système de transferts assure une large autonomie des municipalités, tout en exigeant une rigueur budgétaire élevée. Plus proche de nous, au Cameroun, le FEICOM (Fonds spécial d’équipement et d’intervention intercommunale) finance depuis des décennies des projets locaux : écoles, centres de santé, adduction d’eau, routes. Il permet aussi aux communes d’accéder à des prêts bonifiés pour investir dans leurs infrastructures.
En phase avec les bailleurs tels que le FMI et la Banque mondiale qui soutiennent ce principe tout en insistant sur la discipline institutionnelle et le renforcement des capacités, le Gabon entre dans une phase ambitieuse de son histoire administrative. Le potentiel est réel et les acteurs prêts à se mobiliser, même si les défis sont nombreux. Des groupes comme Ceca-Gadis l’ont démontré au fil des décennies. Pour la première fois, un cadre national de transfert des compétences a été mis en œuvre, piloté, suivi et appuyé par les partenaires techniques et financiers. Mieux, le dialogue État-collectivités a été institutionnalisé. Le secteur privé, notamment les grandes enseignes de distribution et les promoteurs immobiliers innovants qui redéfinissent la manière d’habiter et de consommer dans les villes secondaires, n’attend que le feu vert pour transformer leurs surfaces commerciales en hubs de services dans des villes souvent sous-équipées. Toutes ces dynamiques convergent désormais vers le même objectif : faire des collectivités territoriales de véritables pôles d’attractivité, capables d’attirer investissements, compétences et populations

