Chaque jour, sans vous en rendre compte, vous payez des impôts. À chaque recharge téléphonique, chaque ticket d'électricité, chaque plein de carburant, chaque abonnement Canal+, chaque achat au supermarché ou au restaurant, une partie de votre argent est reversée à l'État sous forme de TVA, de droits d'accises, de droits de douane ou de redevances diverses. Le citoyen qui pense ne pas payer d'impôts parce qu'il ne règle ni impôt sur le revenu ni impôt sur les sociétés est pourtant un contribuable quotidien. Même un étudiant, un retraité ou une personne sans emploi finance les caisses publiques dès qu'il consomme.
Un impôt qui se cache dans le prix affiché
Contrairement à l'impôt sur le revenu, prélevé une fois par mois sur un bulletin de salaire, la fiscalité de la consommation est incorporée au prix de vente. Le consommateur ne voit jamais de ligne « impôt » sur son ticket de caisse au supermarché ; il paie un prix global, TVA comprise. C'est là toute la spécificité des impôts indirects : ils sont collectés par les entreprises pour le compte de l'État, mais supportés économiquement par l'acheteur final.
La Direction générale des impôts (DGI) rappelle que la TVA gabonaise comporte un taux normal de 18 %, applicable à la majorité des biens et services, un taux réduit de 10 % pour certains produits listés à l'article 221 du Code général des impôts (dont des produits alimentaires de base et médicaments), un taux spécifique de 5 % sur le ciment, et un taux zéro pour les exportations dûment déclarées et le transport international.
À cela s'ajoutent les droits d'accises, qui ne frappent pas tous les produits mais ciblent des catégories précises : alcools, tabacs, jeux de hasard, produits de luxe. Le barème 2026 illustre cette logique : la bière importée supporte 25 % plus 200 FCFA par litre, la bière locale 22 % plus 40 FCFA par litre, les cigarettes 32 % plus 300 FCFA par paquet. Cette différence de traitement entre produits locaux et importés vise, selon l'administration, à soutenir la production nationale tout en maintenant la pression sur les biens jugés non essentiels.
De la recharge téléphonique au billet d'avion
Concrètement, quand vous rechargez votre crédit téléphonique ou payez votre forfait Internet, la TVA à 18 % est incluse. Il en va de même pour un ticket d'électricité ou d'eau, un abonnement Canal+, un repas au restaurant ou la plupart des courses en supermarché. Sur le carburant à la pompe s'ajoutent à la TVA des droits spécifiques et, pour certains produits, une contribution carbone récemment instaurée à 10 700 FCFA par tonne de CO₂ pour les secteurs maritime et aérien. Sur une bière ou un paquet de cigarettes, l'accise s'additionne à la TVA. Sur un véhicule importé ou une pièce détachée, ce sont les droits de douane liés au Tarif extérieur commun (TEC) de la CEMAC qui s'ajoutent, avant même l'application de la TVA à l'importation.
Le billet d'avion illustre bien la diversité de ces prélèvements et leur logique parfois ponctuelle
Depuis juin 2026, une redevance de 30 dollars (environ 18 000 FCFA) s'applique à chaque passager, à l'arrivée comme au départ, sur les vols internationaux au Gabon. Le ministère des Transports justifie cette contribution par le financement du système API/PNR de collecte et d'analyse des données passagers, recommandé par l'Organisation de l'aviation civile internationale pour renforcer le contrôle aux frontières et lutter contre la criminalité transnationale. Elle s'ajoute aux taxes aéroportuaires déjà existantes, portant à environ 167 000 FCFA le total des frais imposés sur un billet international au départ de Libreville. Un cas d'école : une taxe créée pour financer un besoin précis, mais qui alourdit d'autant la facture du consommateur, et suscite le débat sur la multiplication des prélèvements.
Pourquoi la consommation pèse autant dans les recettes publiques ?
Cette montée en puissance de la fiscalité indirecte n'est pas un hasard. Entre 2010 et 2020, la part des recettes non pétrolières dans les recettes totales de l'État gabonais est passée de 50 % à 70 %, portée notamment par les taxes sur les biens et services. La DGI vise désormais une progression de ses recettes fiscales, de 1 002,2 milliards FCFA en 2023 à 1 349,7 milliards FCFA en 2027, en misant sur l'élargissement de l'assiette et la digitalisation plutôt que sur la hausse des taux. Dans un pays où la rente pétrolière décline structurellement et où le secteur informel échappe largement à l'impôt sur le revenu, la consommation constitue une base fiscale plus facile à capter : elle touche tout le monde, y compris ceux qui ne déclarent aucun revenu imposable.
Deux regards d'experts
« La force de la fiscalité indirecte, c'est son universalité : elle ne dépend ni du statut professionnel ni de la capacité de l'administration à identifier chaque contribuable. Mais sa faiblesse, c'est la justice fiscale. Un smicard et un cadre supérieur paient le même taux de TVA sur un litre d'huile, alors que ce prélèvement pèse proportionnellement bien plus lourd sur le budget du premier », analyse Guillaume Okimi, fiscaliste et promoteur d'un cabinet privé.
« Ce n'est pas propre au Gabon. Dans toute la zone CEMAC, la directive communautaire encadre la TVA entre 15 % et 18 %, et les accises entre 5 % et 40 % selon les produits. Le Cameroun, le Congo ou le Tchad appliquent des logiques similaires. Le vrai enjeu n'est pas l'existence de ces taxes, mais la manière dont les recettes se traduisent en routes, en hôpitaux, en écoles. C'est cette traçabilité qui conditionne l'acceptabilité de l'impôt », estime le Pr Masmin Oyono, économiste spécialiste des finances publiques.
Une pratique régionale, des nuances nationales
Le Gabon n'invente rien : tous les États de la CEMAC appliquent le Tarif extérieur commun à leurs importations et une TVA harmonisée par la directive communautaire de 2011. Les écarts se jouent sur les accises nationales et les taxes spécifiques, comme cette redevance de 30 dollars, que la République démocratique du Congo a instaurée quasi simultanément pour financer un dispositif de sécurité aéroportuaire comparable, dans un contexte où elle s'ajoute à d'autres taxes déjà critiquées pour leur opacité.
Le vrai débat n'est pas là où on le croit
Non imposé sur le revenu, un étudiant ou un retraité continue de financer, à chaque achat, les routes, les hôpitaux et les écoles. C'est le principe même de la fiscalité de la consommation : diffuse, indolore en apparence, mais bien réelle. Son avantage est sa capacité à mobiliser des recettes stables même en période de ralentissement économique ; sa limite est son caractère parfois régressif, qui frappe proportionnellement plus les ménages modestes. Peut-être que la vraie question n'est donc pas de savoir si l'on paie des impôts en consommant (la réponse est oui, systématiquement), mais de savoir si les citoyens comprennent ce qu'ils paient, à quel niveau, et surtout ce que l'État en fait.