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Interview L'OR VERT : UNE VALEUR SÛRE ET DURABLE

Selon la BEAC, on note qu’au cours des dernières années, le secteur du bois s’est développé plus nettement au Gabon, en lien notamment avec la création de la zone économique spéciale de Nkok. Cela a permis de doubler la production gabonaise de bois en 10 ans, la faisant passer de 1,9 M de m3 en 2012 à près de 3,7M en 2021. La production de grumes y représente désormais les 2/3 de la production contre 90 % une dizaine d’années plus tôt. Au Cameroun, la production est en baisse depuis 2018. Elle s’élève à 2,4 millions de m3 en 2021, contre 3 millions en 2018. Face à cette baisse de l’activité, et du fait de l’impact de la crise dans les régions du nord-ouest et du sud-ouest, le gouvernement camerounais a décidé récemment d’apporter son soutien aux sociétés forestières actives dans les deux régions anglophones du pays en leur concédant près de 300 000 ha de forêts. Le Congo quant à lui a enregistré une croissance annuelle moyenne de la production de 4,6% sur la décennie précédente lui permettant d’atteindre une production de 2,3 millions de m3 en 2021. Depuis la chute du prix de pétrole en 2014, le Gabon s’est engagé dans un programme de relance économique qui met l’accent sur la diversification économique. À cet effet, le gouvernement a décidé de substituer l’or noir à l’or vert qui est une ressource non épuisable et permet de lutter contre le réchauffement climatique. Le secteur forêt-bois est un secteur à fort potentiel économique à même de créer de la richesse et de permettre un développement économique et social juste, équitable, inclusif et durable.

La stratégie du Gabon dans la promotion du secteur forêt-bois comporte plusieurs volets, en particulier la lutte contre l’exploitation illégale du bois et l’établissement d’ici à 2022 de l’obligation pour les entreprises du secteur de certifier leurs exploitations forestières en intégrant le label Forest Stewardship Council (FSC) dans le but de favoriser la transparence et la traçabilité des produits forestiers. La zone économique à régime spécialisé de Nkok offre des conditions très attractives pour les investisseurs étrangers. La création et l’installation de plusieurs autres zones et usines de transformation sont prévues dans les provinces du pays. À travers ce programme, l’objectif est de créer environ 5 000 emplois directs et indirects par année, soit 50 000 emplois sur dix ans. Le leadership et les efforts du Gabon en matière de protection de l’environnement ont été reconnus et récompensés sur la scène internationale pour la préservation de la forêt et la lutte contre les émissions de carbone. Dans ce même élan, un plan de reboisement est également envisagé pour répondre aux besoins des entreprises industrielles sans mettre une pression sur la forêt gabonaise. À terme, ce plan permettra une augmentation de la participation du secteur au PIB et fera de cette ressource renouvelable un substitut au pétrole d’ici à 2030.

Portrait madame Françoise VAN DE VEN

Françoise Van de Ven vient du secteur privé où elle a exercé en Belgique dans une entreprise du secteur du bois, une scierie. En 1997, elle a saisi l’opportunité offerte par un démarcheur ami en poste en Afrique pour arriver au Zaïre à l’âge de 21 ans. Elle a consacré l’essentiel de sa vie professionnelle à la filière du bois tropical, en République démocratique du Congo en tant que secrétaire générale de la FIB (Fédération des industriels du bois) et au Gabon, où elle a assumé le rôle de déléguée générale de l’Ufiga (Union des forestiers et industriels du bois du Gabon). Ce syndicat professionnel a été créé le 24 mars 2003. Son objectif unique et précis concerne l’étude et la défense des intérêts économiques matériels et moraux de ses membres exerçant une activité forestière, industrielle et aménagée. Le rôle de ce syndicat est de faciliter les rapports entre ses membres, d’intervenir auprès des pouvoirs publics pour la défense des intérêts généraux du secteur, de participer à toute étude visant l’amélioration des conditions d’exploitation et d’aménagement de la forêt, le développement d’une industrie compétitive de transformation des bois et les conditions de commercialisation du bois tant sur le marché national qu’international.

Échos de l’éco : Madame Van de Ven, vous venez de quitter le Gabon après six années en tant que déléguée générale de l’Ufiga. Vous êtes une grande spécialiste de la filière des bois tropicaux. Vos actions, vos interventions, ont bousculé l’ensemble de ce secteur. Quelles sont les grandes lignes qui ont marqué la profession au cours des années 2015 à 2021 ?

La profession et le secteur de la filière du bois tout entier sont en pleine mutation, principalement en raison des exigences internationales. En premier lieu, il s’agit des certifications qui demandent des adaptations, des encadrements. À cet effet, au sein de l’Ufiga, nous avons mis en place un programme qui vise à accompagner les entreprises vers la certification, notamment celles qui ne l’étaient pas déjà. Le coût était un des freins principaux. Nous avons eu accès au PPECF (Programme de promotion de l’exploitation certifiée des forêts), programme cofinancé par KfW, une banque de soutien allemande qui prend notamment en charge à hauteur de 50 % les frais des études et de la formation du personnel pour gravir les étapes vers la certification. Selon le niveau d’industrialisation de l’entreprise, le coût minimum est de 300 000 € (presque 200 millions de F CFA) pour les études et les formations, auxquels viennent s’ajouter les investissements en termes d’achat de matériel, d’équipements, de travaux d’infrastructures, etc. La formation et les études concernent tout l’aspect social interne, externe, environnemental, la forêt, la faune, la topographie, les routes forestières, etc. Auparavant, ces paramètres étaient optionnels, pas obligatoires, mais aujourd’hui, la certification exige le respect de normes et de lois. La majorité des entreprises adhérentes à l’Ufiga sont certifiées ou en passe de l’être. Cette certification est obtenue par phases selon la progression dans les différents secteurs cités ci-dessus. Les marchés internationaux exigent l’intégralité de ces labels de traçabilité. Le Gabon est l’un des pays leader en termes de bienveillance à l’égard de ces sociétés. En effet, elles bénéficient d’une fiscalité favorable relative à la loi de 2021 tenant compte du degré de certification FSC/ PAFC, OLB/LS. Cette même loi a incité les entreprises encore hésitantes à venir s’installer. Les entreprises sont engagées vers la certification Gestion durable, FSC ou PAFC/ PECF, en passant d’abord par une certification de respect de la légalité OLB, LS ou TLV. En même temps, dans le cadre du projet Appui à la filière forêt bois de l’AFD, dans le cadre de la conversion de la dette, un logiciel performant, Gabontracks, est rendu accessible aux entreprises souhaitant tracer, gérer leur production forestière jusqu’à l’exportation. Ce logiciel permet donc d’améliorer leurs performances non seulement en termes de suivi, mais aussi en termes de rentabilité. Des passerelles ont été créées afin de faciliter le transfert de données au système national de traçabilité de l’administration forestière, ce qui permettra également à cette administration d’obtenir des données sur l’exploitation, les mouvements de stocks, la transformation, etc.

Au Gabon, l’Ufiga est composée de différents acteurs. Quels sont-ils ?

Quinze entreprises adhèrent à l’Ufiga, aussi bien des entreprises forestières ayant une activité de transformation que des industriels n’ayant aucune activité forestière.

Qu’est-ce qui différencie l’Ufiga des autres organisations syndicales ?

À ce sujet, je souhaite démentir une rumeur qui consiste à dire que l’Ufiga est le syndicat des entreprises à capital européen. C’est faux. Nous comptons des entreprises marocaines, libanaises et chinoises parmi nos membres. Les entreprises qui souhaitent intégrer l’Ufiga doivent présenter les résultats d’un audit en conformité avec les exigences du règlement bois de l’Union européenne (RBUE) ou être déjà certifiées. L’Ufiga n’est pas le seul syndicat, mais il est le secrétariat permanent de l’ISFB (Intersyndicale forêt-bois) qui est une plate-forme du SIAG (entreprises à capital national), l’Ufiga (entreprises à capital asiatiques)

QUELQUES CHIFFRES SUR LA CERTIFICATION AU GABON :

Quel est le nombre d’essences de bois répertoriées dans la forêt gabonaise ? Combien sont exploitées ? Lesquelles sont les plus prisées et pourquoi ?

400 essences sont répertoriées, mais il en existe davantage. Avant de pouvoir les inscrire dans son portefeuille commercial, il faut pouvoir répondre de leur qualité de leur durabilité selon l’utilisation finale. Cela nécessite des études très coûteuses et poussées, comme l’analyse en laboratoire pour démontrer les aspects techniques et surtout la durabilité pour être admis pour des constructions. Le bois le plus prisé est l’okoumé qui compte pour 50 à 60 % des exploitations. La majorité de cette quantité est transformée dans la zone Nkok où les industriels bénéficient d’une attractivité fiscale très préférentielle. 44 autres essences sont commercialisées sur le marché international, parmi lesquelles les plus connues sont l’azobé, le padouk, le béli, l’okan, l’ozigo, l’acajou, le tali, etc. Le bois tropical africain est très apprécié pour sa durabilité, ses couleurs, ses dessins. Par exemple, l’azobé est un bois exotique très lourd : de 1 000 à 1 100 kg/m3 à l’état sec, et présente une résistance mécanique forte. Il est utilisé pour la fabrication des traverses de chemin de fer et les travaux hydrauliques.

Le Gabon a été précurseur dans la mise en place d’une politique de gestion durable de sa forêt et du développement de son industrie. 2001 : nouveau code forestier (obligation d’aménagement des surfaces, création d’aires protégées, incitation à la transformation, 75 % à l’horizon 2012, etc.). 2010 : fin des exportations de grumes, puis création de la zone économique de Nkok. Pouvez-vous nous expliquer comment le tissu industriel s’est peu à peu mis en place et comment il s’articule dans deux environnements différents ?

Avant 2010, avant l’interdiction, le volume exporté en grumes se chiffrait entre 3 et 3,5 millions de m3. Dès l’entrée en vigueur de la nouvelle loi, certains exploitants forestiers ont quitté le pays parce qu’il fallait un capital important pour investir dans des unités de transformation. On ne s’improvise pas industriel. La majorité des permis forestiers ont été vendus à des entreprises chinoises. Aujourd’hui, si toutes les sociétés concernées par cette activité sont de droits gabonais, le marché est découpé ainsi : 74 % des permis sont gérés par des sociétés chinoises, 16 % appartiennent à des sociétés européennes ou étrangères, et 10 % sont gérées par des entrepreneurs nationaux. Pour conserver les forces actives professionnelles dans le pays, des mesures d’encadrement ont été mises en place par le gouvernement gabonais, ainsi que certaines exonérations. En 2012, ces facilités ont permis que les entreprises forestières et les industriels investissent dans des unités de transformation, que ce soit à Nkok ou dans d’autres zones industrielles ou à l’intérieur du pays. Les pays de la Cemac ont également voté l’interdiction d’exporter des bois sous forme de grumes. À partir du 1er janvier 2023, nous serons nombreux à offrir des bois transformés sur le marché international et nous entrerons en concurrence, tant en termes de prix que de qualité, avec les pays asiatiques et sud-américains (Brésil). Ce que nous craignons au Gabon, c’est la problématique de la logistique. En effet, il faut se donner les moyens de répondre à cette réelle préoccupation de la part des entreprises pour évacuer leur production. Des solutions rapides devront être trouvées pour faire face à la concurrence. La rapidité, la fluidité au niveau du transport et des formalités administratives à l’exportation sont des facteurs très importants dans le calcul du coût des produits. En dehors de la ZES de Nkok et de la zone industrielle d’Owendo, il existe également des unités de transformation à l’intérieur du pays qui ne bénéficient pas d’un régime fiscal préférentiel, mais qui créent des emplois directs et indirects dans les provinces.

Depuis que le paysage commercial a été modifié, une forte multiplication de l’exploitation industrielle des forêts du Gabon a été observée entre 2012 et 2021, les coupes de bois passant ainsi de 1,9 million à 3,7 millions de m3. Quelle est votre analyse, quelles sont les perspectives ?

Pour ne rien vous cacher, ces chiffres surprennent les acteurs de la filière bois. Nous serions contents d’apprendre qu’un institut de statistiques et/ou de sondage s’intéresse à notre secteur. À notre avis, nos activités ont généré moins de 3,7 millions de m3. Nous l’estimons à 2.5 millions de m3. D’autant qu’il s’agit de la période pendant laquelle le scandale de l’affaire du kevazingo (2019) a été stoppé net pendant quelques mois. À ce sujet aussi, et pour revenir sur les faits marquants de mon passage à Ufiga, il y a deux points que j’aimerais souligner. Consécutivement à cette affaire, j’ai pu convaincre nos membres de l’Ufiga ainsi que quatre sociétés à capital chinois et quatre sociétés nationales d’utiliser un logiciel qui fournit des données multiples telles que la traçabilité, la rentabilité et la gestion d’exploitation. Cet outil est très utile pour faire face à une autre problématique éventuelle de ce genre (que nous ne souhaitons pas) qui nous permettrait de prouver notre bonne foi et fournirait des données essentielles à nos autorités de tutelle. Il s’agit d’une passerelle en relation directe avec l’administration et le système national de traçabilité (ST-Minef) pour qu’elle soit informée de l’inventaire des essences en forêt, des rapports d’abattage, des mouvements de stock, des entrées et sorties d’usine, etc.

Ne risque-t-on pas d’atteindre une surcapacité de transformation pour certains produits ? Notamment pour la production de placage okoumé qui est un marché de niche ?

La forêt ne donne que ce qu’elle peut donner ! On doit suivre le plan d’aménagement qui prévoit des plans de gestion et des plans annuels d’opération sur la base des inventaires. Cependant, se concentrer trop sur une essence met trop de pression. Le bois est un produit naturel, tous les arbres n’ont pas la même qualité/rentabilité. Il faut diversifier les essences, promouvoir les essences moins connues.

Concernant le Gabon, quel est le poids de la filière bois dans le PIB ?

1,6 % en 2010 et 3,3 % en 2019. Le Gabon génère un PIB moyen de 4 121 USD par km2 de forêt exploitée. Nous sommes un secteur puissant en termes d’emploi et la part du PIB ne peut que prendre de l’importance au regard de la création de valeur ajoutée après une transformation poussée (2e et 3e niveau).

Le Gabon a mis en place une politique de protection de l’environnement dont l’efficacité a été soulignée durant la COP 26. C’est le 1er pays africain à être récompensé pour avoir réduit les émissions liées aux forêts au plan national. La Norvège devrait verser environ 17 millions de dollars pour les 3,4 millions de tonnes de CO2 supplémentaires séquestrées en 2016 et 2017. Quel est l’organisme qui mesure ces économies de CO2 et quel est le principe ? Quels sont les sociétés ou organismes qui en seront bénéficiaires ?

Les émissions des GES (gaz à effet de serre) et la séquestration de carbone sont aujourd’hui des nouveaux facteurs très importants pour la forêt. Le ministère des Eaux & Forêts et le Conseil national Climat ont travaillé le sujet en profondeur. Actuellement au niveau du Sénat pour adoption, l’ordonnance sur le changement climatique éclairera tous les opérateurs économiques au Gabon sur les exigences à suivre, tous secteurs confondus. Les schémas de certification (FSC et PAFC/PEFC) s’adaptent également à ces nouvelles obligations. Le standard PAFC Bassin du Congo validé fin 2021 contient déjà des exigences à ce sujet qui nécessitent de la part des entreprises déjà certifiées au précédent standard de prendre les dispositions nécessaires afin de répondre aux nouvelles contraintes dans les 12 mois. Les exigences de la certification sont de plus en plus contraignantes et les entreprises certifiées devraient également être bénéficiaires des crédits carbone du fait qu’elles participent activement à la limitation de l’émission de GES et à la séquestration du carbone.

Vous êtes, depuis peu, nommée présidente de l’ATIBT, Association technique internationale des bois tropicaux. Le rôle de cette institution en place depuis 70 ans (bon anniversaire), consiste notamment à promouvoir le développement d’une exploitation/industrie durable, la certification, la recherche, l’agroforesterie, les plantations, éthique et légale des bois tropicaux en tant que ressource naturelle et renouvelable, essentielle au développement socio-économique des pays producteurs. Combien comptez-vous de membres ? Quel est le nombre de pays adhérents ?

L’ATIBT est représentée par 132 membres issus de 27 pays. Cette association, qui existe depuis 70 ans, a un champ d’activités très important en lien avec le bois tropical. Historiquement, elle a toujours été très impliquée et active dans les pays du bassin du Congo, et c’est également dans ces pays qu’elle gère plusieurs projets en lien avec sa mission et ses objectifs stratégiques. En vue de la transformation poussée du bois, plusieurs études ont été réalisées et un programme régional de formation est en cours dans les pays du bassin du Congo.

 

le 10 mars 2022

Anne-Marie Jobin

UFIGA, Nkok, Forêt, Bois, Environnement


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